« Elle aurait voulu retrouver les traces »

 

 

© Christine Jeanney

Elle aurait voulu retrouver les traces de son enfance. Mais pas celles, internes, intérieures, faites de souvenirs et d'impressions.

Elle voulait rejoindre les traces externes, les images filmées en super8 projetées les dimanches et ce qu'elles racontaient d'inaccessible et d'incroyablement réel en même temps ; bien réels ces mouvements, elle le savait, elle le sentait que les souvenirs qu'on a, nos propres souvenirs, sont toujours en mouvement. Que ce sont des brassées de gestes transportant des couleurs par les vêtements qu'on ne met plus, par les volumes d’objets désuets tenus en main et maintenant oubliés ; toujours des gestes et des mouvements des yeux, de la tête, devant des ciels depuis longtemps délavés, remplacés.

Les photos ne savaient pas être de vrais souvenirs, car les vrais souvenirs n'étaient pas fixes. On ne pouvait pas les observer calmement, posément, passer de l'un à l'autre comme on feuillète des cartes et les empile ; on ne pouvait pas examiner nettement les contours des souvenirs, scruter minutieusement leurs détails immobiles, aplatis ; les vrais souvenirs étaient gestuels et désorganisés, mal cadrés, perçus de façon fragmentaire ; c’étaient des fragrances, des changements de températures et de positions, des éclats, très lumineux puis obscurcis, des sons masqués ou rendus illisibles par la distance. Les vrais souvenirs n’avaient pas l’occasion de se placer en perspective, car ils collaient au corps et aux gestes des corps en mouvement.

Elle voulait rejoindre ceux-là, ces mouvements-là, ces traces externes de l'enfance, externes à soi, en déplacement dans un espace commun. Quitter le petit, l’intérieur et l’individuel du ressenti, l’enclos ; envisager plus large pour faire jonction.

C'était comme regarder depuis un pont, un ascenseur, une grue ; comme si voir une scène intérieure depuis la rambarde d'un pont au-dessus d'un estuaire, depuis un ascenseur aux parois transparentes en pleine montée, depuis une grue à la tête de vigie, délivrée de la pesanteur du sol, permettait d'accéder de plain-pied au passé, et d'y prendre sa part. Comme si grâce à cette hauteur et à cette profondeur, elle allait toucher concrètement ce qui avait été touché bien des années auparavant. « Portez un sac de pois. Laissez un pois partout où vous allez. » Grâce aux images, super8 des moments d’enfance, au décalage induit, on pouvait toucher chaque pois laissé, traverser l’irréel du temps pour toucher le réel du souvenir. Les Je me souviens en forme de pois étaient plus denses. Comme sous l’effet d’une caméra thermique, ils étaient rouges, rougeoyants, au milieu des scènes bleues, vertes, jaune pâle, qui la montrait de l’extérieur.

 

Et le « Portez un sac de pois. Laissez un pois partout où vous allez. » modifiait le futur. Il n’y avait qu’à regarder le présent, tenant ce sac, posant un pois, pour se rendre compte que l’instant présent déjà se démodait et déjà s’archivait dans les souvenirs des autres, éclats, fragrances et leurs mouvements.

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