« Elle pensait que vivre c’était avancer dans un sac »

Elle pensait que vivre c’était avancer dans un sac. Un sac de peau, un sac d’idées, un sac de présupposés, de circonstances.

Le sac se tordait selon que dedans on se débattait ou on renonçait. Le sac se levait selon qu’on se remplissait d’espoirs. Le sac tournait sur lui-même, déployé comme une raie Manta dans les hauts fonds, nageoires ou bras ouverts comme une danseuse sur une scène déserte, testant la résistance de l’air comme une mouette s’appuie sur des bouffées de vent.

Le sac se déplaçait en rampant. Il tentait de glisser, doucement. Il s’accrochait aux aspérités internes d’idées, de présupposés, de circonstances, ce qui le ralentissait, tout comme le ralentissait la somme d’aspérités externes, le sol, là où on évoluait, les reflets de vitres et couloirs, les paysages urbains, périurbains, passerelles et glissières d’autoroute aux lignes graphiques, humides, métalliques qui retiennent dans le papier collé de leurs affiches déchirées et dans le clignotement des enseignes lumineuses, en majuscules, en sigles, les présupposés, idées et circonstances.

Les présupposés, idées et circonstances, étaient imposés par les autres et/ou subis par eux. Ce jeu de forces, force imposées, forces subies, faisait équivalence. C’était, dans l’équilibre induit par l’existence de l’autre (subissant, imposant sa force, ses forces, présupposées, idées et circonstances), avancer.

Le sac se repliait sur lui avec peine. Il se comprimait. Il s’empêchait de dire, de ressentir. Il s’empêchait de crier. Il s’empêchait d’exploser.

Le sac se déformait sous la poussée invisible d’une volonté invisible, et la forme visible était indissociable de celle du tenace, du vivant. Une arabesque, un accueil. Une assise. La forme du sac ne pouvait pas être contenue dans une figure géométrique ou assignée à résidence d’un mot. Il nous concernait toutes et tous.

Devant nous notre sac de peau, d’idées, de présupposés, de circonstances, prenait consistance.

Hors de nous, notre sac de peau, d’idées, de présupposés, de circonstances, prenait place, sur une plate-forme blanche, ronde et plate comme la terre – nous dansions toutes et tous en rond, la tête tournée vers l’extérieur, unis et immanents.

 

https://youtu.be/ri0nQWjYmwM © Mikael Graaberg

Tu donnes à voir le sac où nous habitons. Tu le donnes, en tant qu’artiste, tu le vides de ton corps pour que nous puissions y mettre le nôtre, et tu nous laisses la place, ta place humaine de sac de peau, ta place d’artiste. Tu transgresses les diktats établis. Tu ne dis pas « nous sommes tous des artistes », ce qui ne ferait qu’élargir ou inverser la donne admise. Tu dis « celle ou celui qui entre dans le sac sera artiste », « sera un », « sera qui », avec toute la mesure du qui, humain, sac de peau et artiste à la fois, pour un temps, pour un instant seulement ; la vie qui nous occupe n’est là qu’un temps, instant, temps de passage, à l’intérieur du sac de peau, un temps sur la plate-forme à être, artiste/humain.

À l’intérieur du sac opaque on peut voir l’extérieur, mais seulement l’extérieur (les silhouettes des autres et les présupposés qu’on leur applique, jeune, vieux, cool, respectable, couleur de peau et signes religieux affichés), rien que l’extérieur des autres, rien que ce qu’ils sont en regard des circonstances, ce qu’ils laissent paraître, ce qui dépasse. On croit tout voir, on ne voit presque rien.

À l’intérieur du sac opaque on ne peut pas te voir, on ne peut pas nous voir, les signes extérieurs (jeune, vieux, cool, respectable, couleur de peau et signes religieux affichés) sont anesthésiés, désinfectés, annihilés et anoblis, tous potentiellement acceptables, tous possibles dans un échantillonnage extraordinairement large, enrichis des milliards de qui que nous sommes, ces qui nous font.

À l’intérieur du sac opaque on te devine ; ce que tu es n’a pour limite que la limite de notre conception, de notre imaginaire et de notre énergie curieuse.

Te deviner c’est t’étoffer, c’est t’englober et t’agrandir. C’est te prêter des architectures  complexes d’os, mâchoire, timbre de voix et tes joues, la douceur de tes tempes, ou tes yeux selon ce qu’ils traversent, qui les traversent, le calme, l’émoi ou l’inquiétude. Si nous prenons ta place, nous nous gonflons de cette multitude – ce sac n’a pas de fond, infini courant d’air. Il nous grandit ; nous grandissons de ce que nous savons, que nous avons appris et de ce que nous ne savons pas encore, tout est possible, nous pouvons tout apprendre.

À l’extérieur du sac on passe, comme dans la vie. C’est une performance banale, la vie. On passe on ne se reconnait pas, on ne s’identifie pas, on ne met pas de mots sur les formes visibles, on passe, comme dans la vie.

 

À l’extérieur du sac on peut choisir de s’arrêter – et c’est peut-être ta seule demande, la seule consigne incontournable. Tout le reste est offert.

 

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