« Elle voulait écrire, faire, penser »

Elle voulait écrire, faire, penser au milieu du tohu-bohu de paroles, de prises de position, de commentaires et d'assertions, au milieu d'analyses et de développements, au milieu de synthèses, d'éclairages, subtils ou non, et que ce qu'elle écrive ou fasse ou pense soit traversé de montagnes explosées pour trouver de l'or, de milliards de cadavres de sardines couvrant un fleuve, de nuages toxiques embrasant la surface de la Terre silencieusement, de bureaux de mafieux réjouis, de capuches baissées, de bâches, de projectiles.

Pour écrire, faire, penser, elle ne voulait pas se tenir à l'écart ou dans un lieu qui lui serait destiné ou propice, un lieu privilégié où ce qui entrerait serait trié, rangé, en fonction du degré de prise de paroles, de prise de positions, de commentaires et d'assertions, d'analyses et de développements, de synthèses, d'éclairages subtils ou non.

 Elle voulait écrire, faire et penser quelque chose.

Qui n'aurait pas de formes arrêtées ni de limites posées, qui s'appelerait « Sans nom ». De façon à détricoter cette question du nom, pas de n'importe quel nom, au hasard, mais du nom. Le nom du porte-parole, le nom de monseigneur le roi, nom du géant, nom du Grantomme suivi de son avenue de sa rue de son square, ses épaulettes clinquantes, tout sanglé de médailles dans son portrait en pied en cap en cavalier, son nom dans sa biographie succincte ou très complète dans le dictionnaire des noms propres, nom de sa marque, frigo, poubelle.

« Sans nom » parce que les noms les plus emblématiques ou importants étaient non-prononçables, car non-répertoriés. 

(le nom du premier écrivain, du premier dictateur, du premier psychopathe, du premier recycleur, du premier médecin, du premier rat, de la première gazelle) (et en partant de là, on pouvait remarquer que lorsqu’il était question du nom c’était naturellement d’un UN dont on parlait) (un, le premier explorateur ou le premier casseur, le premier constructeur, vendeur, naturellement on ne pensait pas un une ni elle) (le le de l'Homme gagnait la course contre l'Humain, déjà plus nuancé, potentiellement ponctué de féminin – même si on avait tous une mère disait la poule à l’œuf, même si le plus vieux témoignage fossile de l’existence d’hominidé bipède était un une, c’est ce qui ressortait de l’étude des ossements d’Ardi, malgré le fait que même là, bizarrement, le une tendait à se brouiller, à s'effacer, puisque « sur le plan morphologique, aucune différence [n’avait] pu être remarquée entre mâles et femelles », un une incertain ou gommé.)

« Sans nom » par choix, et non pas par non-choix. « Sans nom », non pas pour brasser large en englobant des ils des elles en nombre, mais pour brasser plus finement, bien plus précisément ceux qui faisaient l’histoire sans noms ni sexes. Premier-ère potier-ère, outillé-ée, chanteur-teuse et le premier conte raconté par qui devant quel feu soufflé avec quel souffle de qui et de quelles mains frotté, pierres et branchages, « Sans nom ».

« Sans nom » comme les sans dents, les sans images, sans visibilité et sans paroles, le sans futur accompagnant plus facilement le sans voix dans les mentalités. Et c’était une contradiction puisque les sans avaient fait le passé, qu’ils seraient du futur responsables, surtout en regard des choix qu’ils allaient porter et de qui ils soulèveraient de leurs milliers de mains, quel tricotage de porte-parole, de roi, de Grantomme (muni de son avenue de sa rue de son square, d'épaulettes triomphantes, sanglé de médailles militaires sur le portrait en pied en cap en cavalier visible dans la biographie succincte ou très complète présente dans le dictionnaire des noms propres, frigo, poubelle).

À travers le « Sans nom » elle pourrait observer le elle et noter avec quelles prothèses l’atteindre. Quels pans creux ou vides il serait possible de  combler et quand freiner, et quand dire non, et quand dire Sans, à défaut de parler.

© Christine Jeanney

 

projet « Sans nom » commencé sur mon site christinejeanney.net

  1. -« Elle était elle-même une pièce rapportée »
  2. -« Elle voulait fabriquer des machines » (en vidéo-lecture ici)
  3. -« Elle faisait des recherches »
  4. -« Elle suivait un homme borgne »
  5. -« Les ficelles s’emmêlaient »
  6. -« Elle voulait s’affranchir »
  7. -« Hitchcock construisait ses images »
  8. -« Je veux la meilleure défense »

 

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