«Madame Taubira, j'ai peur» - Lettre ouverte dans l'attente de votre candidature

Après plus d'une année d'une crise sanitaire qui n'aura fait que renforcer des inégalités déjà criantes, voici que se pointe déjà la bataille des égos à laquelle la gauche nous a que trop habitué.

Plus d'un an avant les élections présidentielles, le duel annoncé entre le président sortant et l'extrême-droite semble, à en croire les médias, inéluctable.

Le « débat » diffusé sur une chaîne de service public entre G. Darmanin et M. Le Pen est à ce titre représentatif du jeu dangereux auquel s'adonnera E. Macron en 2022.

En désignant par avance la candidate d'extrême-droite comme son adversaire principale, il lui donne un crédit considérable.

La plupart des médias suivent allègrement. On l'a vu avec D. Trump aux Etats-Unis, on peut le constater aussi sur la chaîne CNews qui promeut tous les jours un homme condamné pour incitation à la haine raciale : les idées de droite extrême sont un gage d'audience.

Plus dangereuse encore est cette stratégie choisie par ce gouvernement et initiée par N. Sarkozy en 2007 : l'aberrante idée selon laquelle, pour combattre l'extrême-droite, il faut reprendre ses idées.

Alors que des groupuscules fascistes attaquaient une librairie à Lyon ou envahissaient le Conseil régional d'Occitanie à Toulouse, alors que Mediapart révélait la présence de nombreux militaires néonazis dans l'armée, voici que ce gouvernement ne trouve rien de mieux à faire que de dénoncer les réunions en non-mixité initiées par un syndicat étudiant.

Cinquante ans après le manifeste des 343, il faut ne rien connaître à l'histoire des luttes contre les discriminations pour ne pas vouloir comprendre que ces espaces de discussion constituent un aspect non négligeable dans la libération de la parole des dominé.e.s.

Mais dans sa course effrénée pour séduire l'électorat d'extrême-droite, le gouvernement actuel met de l'huile sur le feu, comme il l'a déjà fait quelques semaines auparavant en jetant en pâture dans les médias le concept nauséabond « d'islamo-gauchisme ».

Loi sécurité globale, loi sur le séparatisme : la liste est déjà trop longue de ces mesures qui font de l’œil à l'électorat de la droite extrême et qui polarisent artificiellement le débat.

Ainsi, tous les éléments de la mécanique bien huilée de la prophétie auto-réalisatrice sont déjà en place. E. Macron s'est désigné M. Le Pen comme adversaire principale et remet ses idées à l'ordre du jour en prétendant les combattre.

Dans ce contexte particulièrement anxiogène pour quiconque est attaché aux principes oubliés pourtant inscrits sur les frontons des mairies, le devoir des responsables de gauche serait de ne pas reproduire les mêmes erreurs qu'auparavant, et donc de ne pas proposer les mêmes candidatures.

Depuis bientôt dix ans, J-L Mélenchon se présente sans parvenir à rassembler suffisamment.

Le PS, pour sa part, semble toujours en PLS depuis cinq ans. A. Hidalgo s'est précipitée pour présenter sa candidature sans prendre en compte l'image dont elle souffre, à juste titre ou non. Alors qu'il est urgent que la gauche renoue avec un électorat populaire perdu depuis trop longtemps, cette candidature serait perçue comme celle d'une population favorisée, éloignée de celle qui n'arrive pas à boucler les fins de mois, éloignée de celle qui, au-delà du périphérique parisien, ne se sent pas représentée. Cette même France qualifiée rapidement de périphérique qui s'est mobilisée, et quoi que l'on en dise rassemblée, pendant le mouvement des gilets jaunes. La candidature d'A. Hidalgo serait à cet égard catastrophique pour la gauche.

A en croire la violence acharnée des élus LREM contre EELV, peut-être est-ce le parti qui inquiète le plus ce gouvernement depuis le résultat des dernières élections municipales. C'est également un représentant de ce parti, Y. Jadot, qui propose un entretien commun entre les leaders de gauche comme préalable à toute annonce de candidature. Cette réunion à laquelle vous êtes conviée, nous sommes nombreux à espérer votre participation.

Nous sommes nombreux à avoir davantage confiance en vous qu'envers d'autres, et à attendre que vous preniez votre part.

Nous sommes étudiant.e.s, chômeur.euse.s, précaires, travailleur.euse.s ou retraité.e.s. Nous sommes immigré.e.s ou discriminé.e.s.

Nous avons vu la violence ignoble que vous avez affronté lors des manifs « pour tous ».

Nous avons constaté votre intégrité lorsque vous avez quitté un gouvernement qui ne correspondait plus à vos idées.

Dans vos discours ou prises de parole publiques, nous entendons, malgré nos divergences, s'exprimer une certaine conception humaniste qui peut, qui doit nous rassembler.

Les idées libertaires que je partage m'ont éloigné des urnes depuis une dizaine d'années. J'aurais probablement ri au nez de celui qui m'aurait dit que j'écrirais une lettre pour la candidature à une élection présidentielle d'une personne issue du parti socialiste.

Mais j'ai peur, comme un certain nombre de mes camarades. Ce contexte maladroitement décrit ci-dessus m'inquiète. Jamais la probabilité de l'élection d'une candidate d'extrême-droite ne m'a paru aussi forte. De surcroit, la diffusion de ces idées nauséabondes dans le débat public ne se limite plus au Rassemblement national.

Aussi et lorsque j'en discute avec mon entourage issu de ce que l'on appelait jadis la gauche plurielle, c'est votre nom qui revient. De certain.e.s de mes camarades libertaires à des collègues de la CFDT, de mon père communiste à certains de mes proches issus d'un socialisme modéré, nous sommes nombreux à attendre que vous sortiez d'un silence de plus en plus pesant dans le contexte de la sempiternelle bataille des égos qui s'annonce.

Ceci n'est pas un chèque en blanc. Si nous appelons aujourd'hui de nos vœux votre candidature, vous pourrez aussi compter sur nous pour descendre dans la rue et vous exprimer, le cas échéant, nos désaccords.

Aussi, nous continuerons à construire les luttes en dehors du strict cadre électoral, à être force de proposition et d'action. Si certain.e.s d'entre-nous sont prêt.e.s à reprendre le chemin des urnes, à se positionner momentanément en réaction et non pas seulement dans la construction d'actions alternatives, c'est parce que la montée des idées fascistes - loin d'être cantonnée au seul ex-Front National - nous y oblige et nous alarme. Nous ne croyons pas naïvement que vous allez nous sauver, mais nous pensons que vous pouvez contribuer à rassembler, et donc à faire barrage.

Ainsi et face à l'urgence de la situation, nous attendons que vous preniez votre part. Nous sommes prêt.e.s à prendre la notre.

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