Ce que les attentats font et ce que l’on fait des attentats

Ce 17 novembre, dans le lycée dans lequel je travaille, un jeune d’une quinzaine d’année est entré à la vie scolaire, le regard grave, la mine complètement défaite. Il est d’abord resté silencieux un long moment. Puis, en sanglotant, il a fait référence aux attentats et a alors prononcé cette phrase: « Je ne rêve que d’une seule chose, c’est de tous les exterminer ». 

Ce 17 novembre, dans le lycée dans lequel je travaille, un jeune d’une quinzaine d’année est entré à la vie scolaire, le regard grave, la mine complètement défaite. Il est d’abord resté silencieux un long moment. Puis, en sanglotant, il a fait référence aux attentats et a alors prononcé cette phrase: « Je ne rêve que d’une seule chose, c’est de tous les exterminer »

Ce gosse n’a pas de proches qui sont morts dans l’attentat. Il vit à plus de 300 kilomètres de Paris, dans une ville de taille modeste où l’on peut objectivement penser que le risque d’attentat est moindre. Mais nous en sommes là. Après des jours entiers d’éditions spéciales sur des chaines d’information en continu que même la publicité n’a exceptionnellement pas interrompue, un gosse de 15 ans pleure en disant que son seul rêve, c’est d’exterminer des gens. 

 


« Cette fois, c’est la guerre »

 

Le lendemain des attentats, le Figaro titrait « La guerre en plein Paris » et le Parisien: « Cette fois, c’est la guerre ». Ce dernier titre est incorrect dans le sens où la France est en guerre depuis longtemps. Depuis 2010, la France a été en guerre au Libye, en Centrafrique, au Mali, en Syrie et en Irak. Pour ces trois derniers pays, les conflits sont encore en cours.

 

Mais ces guerres ont pour point commun, pour nous occidentaux qui les avons mené, de n'avoir eu aucune conséquence concrète (si ce n'est les pertes militaires) et de s'être déroulé loin de nos yeux, tout au plus quelques minutes du JT sur nos écrans télévisés. 

 

Ce sont pourtant des guerres de l'occident contre des pays du moyen-orient qui sont à l'origine de l'Etat islamique, notamment la guerre d'Irak, dont la page Wikipédia du conflit précise qu'aucun décompte officiel des victimes n'a été effectué mais qu'il est estimé autour du million. 

 

La France avait eu l'intelligence de ne pas intervenir dans ce conflit, dont on sait désormais que les  « preuves » de présence d’armes de destruction massive présentées par les Etats-Unis étaient fausses. Le Royaume-Uni et l'Espagne n'avaient pas fait ce choix et ont subi des attentats terroristes quelques mois après leur engagement en Irak, qui ont fait respectivement 56 et 191 morts. 

Depuis son arrivée au pouvoir, François Hollande a décidé de se montrer en véritable chef de guerre, entrant ainsi en rupture avec cette image d’une France moins belliqueuse, incarnée par D. De Villepin. Ce fût particulièrement le cas au Mali et en Centrafrique, ce qui avait, évènement rare pour être souligné, augmenté la popularité du chef de l'Etat

 

Alors qu'il conviendrait donc de s'intéresser aux logiques impérialistes qui poussent les pays occidentaux à entreprendre des conflits qui ont largement contribué à la création puis au succès de l’EI - et dont le nombre bien plus élevé de mort ne nous émeut guère - notre premier réflexe à été, sous le coup de l'émotion, de "rentrer" instinctivement en guerre, en oubliant même que nous l'étions déjà. Cette manière de répondre à une conséquence par sa cause  devrait nous interroger.

 

D'autres informations sont passées complètement inaperçues comme le nombre de combattants de l'Etat islamique. On aurait pourtant pu penser qu'il était important d'évaluer quantitativement la menace qui nous fait face. Cet article du Monde avance le nombre de 100 000 à 125 000. A titre de comparaison, l'armée française compte plus de 200 000 militaires. 

 

Il ne s'agit évidemment pas de minimiser les attentats ou d'établir un lien dont on prétendrait qu'il soit mécanique et unique. Mais si on veut réfléchir aux évènements graves qui ont eu lieu ce week-end il est important de s'intéresser aux origines de l'Etat islamique, de ce qui les pousse généralement à commettre des attentats, et des forces dont ils disposent. Mais l'émotion collective occulte ces dimensions pourtant essentielles pour essayer de comprendre ce qu'il se passe.

 


L’engrenage sécuritaire

 

Au contraire, l'attention a été concentrée sur des instincts guerriers et sécuritaires. Un sondage affirme que 84% des français sont prêts à accepter de restreindre leurs libertés pour plus de sécurité. Ce même sondage nous dit que 98% des français estiment la menace terroriste élevée, comme pour souligner le besoin impérieux de plus de "sécurité". 

 

Ce besoin de sécurité se traduit par une présence militaire et policière accrue pour tous, au quotidien. Pourtant, cette présence n'a objectivement pas permis d'empêcher les attentats alors que l'Ile de France était au niveau écarlate du Plan Vigipirate au moment des faits, autrement dit que nous étions au maximum des capacités sécuritaires que prévoit ce plan. 

Mais surtout, cette présence policière et militaire dans notre quotidien renforce en nous ce sentiment de peur, nourrissant ainsi des réflexes sécuritaires, ce qui aboutit donc inévitablement à un cercle vicieux. 

 

 

Ce cercle vicieux sécuritaire et ce vocabulaire guerrier ont été ultra-présents dans le marathon médiatique que nous avons vécu, couplé à une émotion bien décryptée dans cet article d’Acrimed. Je pense que tout cela n’est pas sans lien avec l’inquiétude de l’élève dont je parlais au début de cet article. 

On a aussi beaucoup entendue des phrases très anxiogènes comme: « il va falloir s’habituer aux attentats, il y en aura d’autres ». Il est pour le moins contestable pour nous français de dire que les attentats sont « désormais dans notre quotidien » quand on sait que c’était littéralement le cas en Irak en 2005, et qu’aujourd’hui encore beaucoup de pays sont bien plus touchés que nous par des attentats. On pourrait "presque" parler d'hypocrisie en pensant par exemple aux réfugiés syriens auxquels on ferme nos frontières et qui fuient les exactions, réellement quotidiennes, de Daesh.

 

 

L’extrême-droite au plus haut

 

Dans ce contexte, le gouvernement a, entre-autres, fermé les frontières, autorisé les policiers à porter leur arme en dehors de leur service et augmenté ces dotations en armes des policiers municipaux. 

Ces trois propositions figurent dans le programme du Front National depuis bien longtemps, de quoi accorder à ce parti une crédibilité sans faille: Ces mesures étant celles prises par le gouvernement pour éviter un autre attentat, on peut facilement penser que ce sont celles que nous aurions dû prendre avant, pour éviter ce qu’il s’est passé au Bataclan. Le FN étant le seul parti qui défendait ces trois propositions, cela peut donc insinuer qu’il aurait fallu voter pour ce parti, ou qu’il va falloir le faire.

 

Quelles que soient nos réactions face aux attentats, on peut s’accorder sur le fait qu’ils adviennent dans un contexte d’augmentation forte de l’influence des idées d’extrême-droite. Non seulement certaines de ses idées-clés sont reprises par le gouvernement sans que l’on ne puisse y opposer le moindre débat (l’interdiction des manifestations initiée par l’état d’urgence est à ce titre assez explicite),  mais ces idées d’extrême-droite se traduisent aussi par des actes. 

 

A Lyon, un jeune de 17 ans a été lynché au sol par une dizaine d’identitaires sous les cris de « Islam, hors de France ». A Pontivy pendant une manifestation d’extrême-droite, un quadragénaire a été frappé, « Six personnes l'ont mis à terre. C'était un défoulement sur lui » explique cet article dans lequel il est précisé que des jeunes ont dû se réfugier chez des habitants pour ne pas être frappés et que quatre plaintes ont été déposées. A Cambrai, le conducteur d’une voiture a tiré sur un homme, parce qu’il "avait une couleur de peau qui ne convenait pas au tireur", a indiqué le parquet. A Marseille, une femme a été victime de coup de poing et de cutter parce qu’elle portait un voile. A Ermont, Creteil, Aubagne, Oloron, Pontarlier et Brest des mosquées ont été attaquées ou vandalisées. En Gironde et en Seine-Maritime, ce sont des kebabs qui ont été pris pour cible. Paris-luttes.info recense ces agressions islamophobes. 

 

En plus de ce racisme en acte, les musulmans ont été et risque d’être encore victime d’un racisme en parole exacerbé. On ne ferra pas la revue de presse des horreurs, allant de P. De Villiers mettant les attentats sur la dos de la « mosqueïsation de la France » ou N. Morano s’offusquant de la présence d’une femme voilée sur son poste de télévision (femme qui n’était pas voilée mais qui voulait protéger son anonymat). Il y a eu aussi M. Kassovitz, exigeant des musulmans qu’ils se désolidarisent de daesh, « faites vous entendre sinon vous méritez l’amalgame dont vous êtes victimes ». Lorsqu’on estime que quelqu’un doit se désolidariser de quelque chose, c’est que l’on part du principe qu’il en est solidaire. 

 

Et puis il y a eu aussi ce discours ultra-dominant sur les réseaux sociaux, repris par des milliers d’anonymes, appelant les français à boire ou à faire une « Partouze géante place de la République ». Je ne dis pas que toutes les personnes qui ont partagé ce type de statut sur nos libertés alcooliques et sexuelles sont d’affreux racistes en puissance, mais on peut penser que cela renforce subrepticement mais largement la thèse du « choc des civilisations ». 

Bien-sûr, les terroristes se sont attaqués à des bars ou des lieux de loisirs, mais on peut penser que si c’était seulement la consommation d’alcool ou la liberté sexuelle qu’ils voulaient attaquer, une grande partie des pays du monde pourraient être ciblés aléatoirement ce qui n’est visiblement pas le cas. Enfin, on peut noter qu’il y a trois ans, des centaines de milliers de catholiques intégristes ont défilé dans notre pays contre nos libertés sexuelles sans que cela ne suscite la même émotion. 

A fortiori, je pense que ce type de discours peut contribuer à des amalgames faciles entre le terroriste qui s’attaque à un bar et le collègue musulman qui ne boit pas d’alcool. D’ailleurs, en qualifiant « d’actes de résistance » le fait de boire de l’alcool, on exclue de fait ceux dont certains exigent qu’ils soient les premiers à le faire: les musulmans pratiquants. 

 

Etre ému sans être bleu-blanc-rouge

 

C’est aussi pour toutes ces raisons que je n’ai pas teinté ma photo de profil du drapeau tricolore, que je n’ai pas écrit ma colère ou ma peur sur les réseaux sociaux, ni même que je me suis déplacé à un rassemblement d’hommage.

Mais ne serait-ce que dire une phrase pareille en ce moment, c’est s’exposer à la suspicion d’être incapable d’être ému dans le meilleur des cas ou de faire le jeu du terrorisme dans le pire.

 

Choqué par ce qui s’est passé je l’ai pourtant été, évidemment. J’ai déjà vu un concert au Bataclan, mais surtout j’ai des amis à Paris, dans le 11ème, donc bien-sûr que j’ai eu peur. 

Comme tout un chacun, et c’est-là la raison principale du choc que ces évènements ont pu susciter, je me reconnais dans les victimes: boire un verre, aller voir un concert ou un match font partie de mon quotidien. 

Si je n’ai pas peint la photo de ma tronche en bleu-blanc-rouge ou chanté la Marseillaise sur une place publique, c’est qu’à ma toute petite échelle d’anonyme dans la masse, j’ai voulu le moins possible contribuer à l’émotion collective déjà considérable.

 

Ce n’est évidemment pas l’émotion que je critique, ni même le fait de la partager. Mais les conséquences qu’autorisent cette émotion collective élevée à l’ensemble d’un pays sont nombreuses, nous en avons ici qu’un petit aperçu et elles risquent de se prolonger longtemps si l’on ne fait pas l’effort de mettre à distance notre (légitime) émotion. 

 

J'ai peur pour ce gosse qui pleurait au lycée. Je n'ai pas peur que des islamistes débarquent, kalachnikovs à la main, pour le tuer. Mais j'ai peur de ce que nos réactions peuvent engendrer en conséquences encore plus concrètes dans sa vie.

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