A quoi bon choisir nos bourreaux ?

Depuis quelques mois, les stars politiciennes battent la campagne. A coup d’affaires, de petites phrases et de séquences médiatiques, chaque candidat nous promet son lot de réforme, de changement, voire de révolution pour les plus prétentieux.

 Tous veulent nous faire croire qu’avec eux, ce sera différent. 

Tous veulent nous faire croire que l’on arrêtera de galérer à la fin du mois, qu’après avoir passé sa vie à trimer on aura une retraite digne de ce nom, et que les prochaines générations trouveront du travail à foison. 

Avec eux, adieux les délocalisations d’usine, fini le terrorisme, terminé le calvaire que vivent des personnes qui ont tout perdu pour fuir la guerre. Ah non, pardon, ce dernier point n’est pas au programme de tout le monde, pour certains c’est même « fini les aides dont profitent ces salauds de migrants »

 La foire aux promesses « anti-système »

En période de Noel, on s’émerveille de la naïveté des enfants parce qu’ils croient au Père Noel. Qu’en est-il de nous en période électorale ? Sommes-nous moins naïf à laisser parler ces gens nous promettre monts et merveilles ? 

Est-il plus illusoire de croire qu’un gros bonhomme rouge va distribuer des cadeaux ou qu’un gros bonhomme en costard va résoudre tous nos problèmes, à lui-seul, parce qu’il est Président et qu’il a tout mieux compris que tout le monde ?

 Pour cette nouvelle saison de la Star Academy politicienne, tous les candidats ou presque sont anti-systèmes. Ces mêmes candidats qui ont été ministres ou qui occupent des mandats politiques depuis plusieurs dizaines d’années veulent donc nous débarrasser… d’eux-mêmes ?

 

Et puis c’est quoi au juste être anti-système quand on a été banquier d’affaire et qu’il n’y a pas plus tard qu’un an on était encore Ministre de l’économie ? C’est quoi être anti-système lorsqu’on a hérité de la direction d’un parti politique déjà capable de se qualifier au second tour en 2002,  juste parce qu’on est « la fille de » ? On pourrait aussi parler des costumes et des montres que l’on s’offre entre amis ou des postes fantômes que l’on octroie à sa famille. Mais c’est presque trop facile. 

 D’ailleurs on n’a parlé que de ça pendant des mois, les affaires. On en oublierait presque les programmes. Peut-être parce que tout le monde s’accorde à peu près sur le fait que notre situation économique étant très compliquée, il est absolument nécessaire de multiplier les réformes, d’ouvrir le marché du travail, de libéraliser notre système économique, de libérer les entreprises des charges sociales, etc. Bref, rien de bien nouveau, il va falloir se serrer la ceinture. Les caisses de l’Etat sont vides, il faut faire des économies. Travailler plus et plus longtemps. Mettre fin aux aides et prestations sociales que s’accaparent les profiteurs et autres assistés.  

Et ce sont des personnes qui vivent de la politique  depuis des années qui nous donnent la leçon. Quand on a été député ou ministre, comme c’est le cas de la plupart des candidats, on est habitué aux salaires à plusieurs zéro. Sans être taxé de populisme, on peut dire au minimum qu’ils ont plus d’argent que la grosse majorité d’entre-nous sur leur compte bancaire. De l’argent public dont plusieurs semblent aussi vouloir faire profiter toute la famille… Et ce serait nous autres, chômeurs, précaires ou smicards, les « profiteurs »  ?  

Voter à gauche ? Lol

 Certains nous répondront que si nous sommes contre le libéralisme et le discours anxiogène sur les assistés, nous n’avons qu’à voter à gauche. « Laissez-moi rire » pourrait-on dire, quoique « lol » résume mieux l'état d'esprit d'une majorité de notre génération. 

Voter pour Benoit Hamon, le candidat du Parti Socialiste ? Ce parti qui nous avait promis, la dernière fois, que son « pire ennemi c’était la finance » ? Ce parti qui, une fois au pouvoir, a utilisé le 49-3 pour faire passer la Loi travail ? Ou encore ce parti qui avait promis le droit de vote des étrangers, mais qui a finalement failli faire la déchéance de nationalité ?  Même s’il était frondeur, Benoit Hamon n’a pas quitté le parti qui a institué un Etat d’urgence permanent ou qui a réprimé comme rarement les mouvements sociaux, quitte à faire un mort sur le barrage de Sivens. Il porte l’étiquette d’un parti qui a anéantit tous les espoirs de ceux qui pensaient que la gauche pouvait changer quelque chose.

 Alors, voter pour Mélenchon ? C’est vrai qu’il a l’air sympa tonton Mélenchon, avec ses lunettes et ses airs de prof, à nous répéter à longueur de meeting sur un ton paternaliste « Je vais vous expliquer, les gens, comment blablabla ». Cher Jean-Luc nous croyons justement que tu ne peux pas tout expliquer. Que tu ne sais pas mieux que nous ce qu’il y à de mieux pour nous. C’est pas que tu sois plus mauvais qu’un autre, simplement que nous ne croyons pas au sauveur qui nous guidera sur le chemin de la révolution. Et surtout nous ne croyons pas que cette révolution aura lieu parce qu’on aura glissé ton nom dans l’urne. Malheureusement pour nous tous, ça risque d’être un peu plus compliqué que ça…

 Pourquoi ne pas voter pour un petit candidat alors, ils sont là pour ça non ? Peut-être que non justement. Peut-être qu’ils servent surtout à légitimer les gros candidats, pour nous donner l’illusion que l’on peut choisir. D’ailleurs même TF1 ne prend plus la peine de les inviter au grand spectacle du débat télévisuel. Même TF1 ne prétend plus que ces candidats puissent devenir Président de la République. On sait tous pertinemment (et lui le premier), que Philippe Poutou ne sera pas élu par exemple. Donc concrètement que l’on aille voter pour lui ou pas ne changera pas le cours de l’élection. « Oui mais si tout ceux qui veulent changer les choses votaient Poutou ? » diront certains. Ce à quoi on pourrait répondre que si tout ceux qui voulaient changer les choses ne votaient pas, cela remettrait plus en cause le système que si on est 0,5% à voter Poutou. 

Quant à la possibilité du vote blanc, faut-il préciser qu’il n’est toujours pas reconnu ?

 

Ne pas choisir la sauce à laquelle on sera mangé

 On ne va pas se mentir, c’est jamais très bien vu de dire que l’on n’ira pas voter. Beaucoup diront même que c’est à cause de gens comme nous que Marine Le Pen passera au premier tour, peut-être même au second. 

Mais ce n’est pas nous qui dès 2007, avons fait les yeux doux au Front National en créant un Ministère de l’immigration et de l’identité nationale, en parlant de nous débarrasser des racailles au Karcher, ou en disant que toutes les civilisations ne se valent pas.

Ce n’est pas nous qui avons continué en 2012 à expulser les immigrés exactement comme avant, en mettant sur la table la déchéance de nationalité ou en affirmant alors que l’on est ministre de l’intérieur que les roms ont vocation à retourner en Roumanie.

Ce n’est pas nous qui, en 2017, refusons de faire front commun  alors que nos programmes sont similaires et que ce serait probablement la seule solution pour éviter la vague bleu marine que l’on nous promet depuis des mois. 

Depuis au moins 10 ans, les politiques de droite comme de gauche droitisent les discours à des fins électoralistes et sont partis du principe que la meilleure façon de « combattre » le FN, c’était de l’imiter. Alors qui pourra être tenu responsable de la montée de l’extrême-droite ? Le PS et Les Républicains qui courent après les électeurs du FN en reprenant leurs idées, ou nous qui refusons d’apporter du crédit à ces tactiques politiciennes dangereuses en votant pour ces personnes ?

 Certains nous diront enfin qu’il y à des gens qui sont morts pour que l’on puisse voter. Même si c’était le cas, se sont-ils vraiment battus pour qu’à la fin de chaque mandat, on assiste à une bataille de buzz et de petites phrases sur BFM TV qui aboutira au fait qu’une seule personne décidera seule pendant cinq ans de ce qu’il convient de faire pour 66 millions d’autres ?

 La non-participation à cette mascarade électorale n’est pas la non-participation politique. Quel que soit le résultat de l’élection, nous continuerons à militer au quotidien, dans nos quartiers et nos campagnes. Quel que soit le résultat de l’élection, nous continuerons à nous battre contre toute forme de racisme, sexisme ou LGBTphobie, contre les dérives sécuritaires et les violences policières, contre la casse du service public de l’éducation, de la santé ou du travail social, contre des grands projets inutiles, contre une agriculture ultra-productiviste incompatible avec le respect de l’environnement… Nous n’attendrons pas les prochaines élections pour nous mobiliser politiquement.

Nous pensons même que quel que soit le candidat qui sera élu, que ce soit l’extrême-droite, la droite extrême, la droite qui ne s’assume pas ou la gauche de gouvernement qui imite la droite une fois au pouvoir, il faudra que l’on se mobilise sur tout ces points et bien d’autres encore. Nous pensons que notre action politique à plus de sens à travers ces mobilisations qu’en votant une fois tout les cinq ans pour choisir notre bourreau.

 Ce texte n’est pas un appel à ne pas voter. Contrairement aux candidats qui prétendent mieux savoir que vous ce que vous devez faire, nous estimons que chacun est responsable. Libre à chacun donc, de croire ou non les promesses de campagne et de participer, ou pas, à ce scrutin. 

 Mais nous sommes fatigués d’entendre pendant les repas de famille ou les cafés entre collègues que nous sommes des gens irresponsables, que si l’on ne vote pas « faudra pas venir se plaindre après » ou que ce sera de notre faute si Marine Le Pen est élue.

A fortiori, nous sommes fatigués d’entendre dans les médias que les jeunes ou les ouvriers votent majoritairement pour le FN. Majoritairement, les jeunes et les ouvriers ne votent pas. 

 Si nous ne votons pas, ce n’est pas parce que nous sommes des abrutis qui n’ont rien compris à la politique.  

C’est parce que l’on considère que ce système électoral est biaisé et qu’il serait plus judicieux de débattre d’un autre système que de la couleur de la cravate de celui qui perpétuera ce système. 

Si nous ne votons pas, c’est parce que nous refusons de choisir la sauce à laquelle nous allons être mangé. 

 

 

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.