Lettre à Manuel Valls à propos de la montée de l’intolérance

Ancienne Défenseure des enfants (2000-2006), après avoir été journaliste au Monde et travaillé douze ans à l’Unicef, j’ai écrit au premier ministre, Manuel Valls, le 3 septembre dernier. Cette lettre étant restée sans réponse, j’estime épuisé le délai de viduité pour pouvoir rendre publique cette interpellation à propos de la montée de l’intolérance dans notre pays.

Paris, le 3 septembre 2016 

Monsieur le Premier Ministre,

Depuis plusieurs semaines, nous avons suivi, nombreux, avec beaucoup d’inquiétude la montée de l’intolérance dans notre pays. Une intolérance qui s’exprime désormais essentiellement à l’égard de ceux que l’on estime « différents » et qui, à ce titre, risquent le rejet. Or dans la période récente, vous avez, vous, Monsieur le Premier Ministre d’un gouvernement de gauche, repris et amplifié ce mouvement qui est aux antipodes de ce à quoi nous croyons depuis 1789. A partir de la polémique créée à propos du « burkini », vous avez extrapolé et tenu, notamment dans votre discours de Colomiers le 29 août, des propos qui sont de nature à exacerber les tensions.

De 2000 à 2006, j’ai exercé les fonctions de Défenseure des enfants, à la tête d’une institution créée par le gouvernement de Lionel Jospin et que M. Sarkozy a par la suite décidé d’intégrer au Défenseur des droits. J’ai pu, au cours de ces six ans, mesurer la souffrance de ceux de nos enfants qui se sentent exclus de notre société, et avec eux leur famille, leur culture, leur religion. J’avais auparavant travaillé pendant de longues années à l’Unicef et, à ce titre, beaucoup voyagé en Afrique où je continue à me rendre souvent pour défendre les droits de l’enfant.

L’Afrique francophone et les pays du Maghreb ne tiennent plus notre pays pour un modèle, mais souvent encore comme une référence. Et c’est avec consternation que les intellectuels y suivent les débats qui se déroulent en France. Je ne sais pas si vous avez mesuré l’ampleur du discrédit dont notre pays souffre désormais du fait des positions prises en France par certains politiques et que, malheureusement, vous n’avez pas condamnées, bien au contraire.

La fixation obsédante sur la laïcité telle que vous l’exprimez ne peut que servir ceux dont l’objectif est de dresser une partie de la population contre une autre. La laïcité, me semble-t-il, c’est le respect des croyances, ou des non- croyances. La lecture que vous en faites paraît malheureusement bien différente.

J’ai été profondément consternée que vous, à la tête du gouvernement, ne prononciez pas les mots d’apaisement que nous attendions, exposant la France aux remontrances du Haut-Commissariat aux Droits de l’Homme des Nations Unies et à l’incompréhension inquiète de la communauté internationale. Vous avez désolé en cela ceux qui, parmi lesquels je me range, ne veulent pas désespérer de la gauche. Cela devient de plus en plus difficile.

Je me fais ici l’interprète de beaucoup de ceux qui s’inquiètent d’une telle évolution et en redoutent les répercussions dévastatrices. Il est temps, Monsieur le Premier Ministre, du moins je l’espère, que vous prononciez enfin des paroles de respect à l’égard de ceux qui se sont sentis blessés par vos propos répétés.

Je vous prie d’accepter, Monsieur le Premier Ministre, l’expression de ma haute considération, 

Claire BRISSET

Ancienne Défenseure des enfants

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