Réformes Blanquer, Blitzkrieg

Le gouvernement a adopté la stratégie de la guerre éclair sur tous les fronts y compris dans le domaine éducatif. Les réformes de l’enseignement secondaire et supérieur auxquelles il faut ajouter celles de la formation professionnelle, sont solidaires.

Tous les projets actuels (pour le bac, le lycée, la voie professionnelle et le post-bac... mais aussi le collège en 2016) s'inscrivent dans une même logique.  Les grands axes qui se dégagent de cet ensemble de réformes sont en effet :
- l'orientation précoce (le « choix » d'un « parcours » « personnalisé »...) pour tous et toutes ;
- un second degré divisé en une « école du socle » jusqu’au collège d’une part et un "continuum bac-3/+3" d’autre part ;
- l’apprentissage comme modèle dominant pour un enseignement professionnel confié aux branches professionnelles ;
- la sélection généralisée à l’entrée dans l’enseignement supérieur sur la base de compétences scolaires mais aussi extra-scolaires (soft skills).
C'est en ces termes que le SNES-FSU caractérisait les réformes éducatives en janvier 2018, et c'est plus que jamais d'actualité.

Parcoursup, les logiques du tri

Bien "timide"  encore (pour ne pas dire censurée) sur la publication du bilan des affectations post-bac, le ministère de l'enseignement supérieur commence à libérer quelques statistiques. Très clairement, la Note du SIES d'octobre 2018 fait volontairement l'impasse sur l'analyse fine et se réfugie dans la présentation des grandes masses . Les chiffres révèlent malgré tout le mécanisme de relégation à l'oeuvre concernant les bacheliers technologiques et professionnels. Rien sur le degré de satisfaction, rien sur les inégalités géographiques, le traitement  inégalitaire des candidats demeure donc l'angle mort de tout le discours officiel.  La boite de pandore de la sélection a cependant été ouverte et certains ont rivalisé d’imagination pour multiplier les obstacles à l’entrée de l’université : stages linguistiques, lettres de recommandation, de motivation, engagements divers et variés au sein d’associations, engagements sportifs, BAFA, validation de MOOC... Les enseignants de lycée sont devenus malgré eux les artisans de cet écrémage via les conseils de classe du second trimestre et les avis portés sur la fiche avenir. Engagement, motivation, capacité à réussir dans chacune des formations demandées, l’évaluation du dossier de candidature a valorisé l’extra-scolaire et surtout s'est voulu prédictif sur le devenir de l’élève. Les "attendus" du Supérieur se sont donc transformés en obstacles parfois infranchissables pour le commun des bacheliers, et plus encore pour les bacheliers technologiques et professionnels.  Les bacheliers les plus socialement défavorisés ont bien été les plus en difficulté pour accepter des affectations à la fois tardives, hors vœux et lointaines. Les ministères pourront toujours se targuer du fait que « tous les bacheliers qui le souhaitent» sont affectés mais ce n'est pas forcément dans la formation souhaitée et surtout,  c'est au prix de défections bien plus nombreuses. 

Le lycée, antichambre de la sélection

A terme, cet échafaudage a pour corollaire un lycée organisé en « parcours » individuels qui déterminerait dès la classe de seconde l’orientation post-bac. « L’ensemble du processus doit permettre d’assurer une large gamme de choix d’enseignements de spécialité. Le sens profond de cette évolution est de développer l’autonomie et la créativité des élèves, facteurs essentiels de réussite au XXI e siècle. » En vérité, tout dans cette organisation procède de la contrainte et du déterminisme. Une récente note de service ancre ainsi la procédure d’orientation en fin de classe de Seconde dans la doxa de la liberté de choix dont chaque individu pourrait profiter, indépendamment du contexte.  Les lycées font remonter leurs propositions de spécialités et d’options dans un calendrier très contraint. Pour l’académie de Créteil par exemple, les proviseurs doivent non seulement indiquer les choix d’enseignements, mais aussi les effectifs prévisionnels pour le 4 novembre. Rien que cela ! C’est sur cette base et à l’aune des ressources humaines (sic) existantes que le recteur arbitrera dans la foulée l’offre de formations propre à chaque établissement. Entre les contraintes structurelles et les « attendus » du supérieur, que peut-il rester de la liberté de choix ? Pas grand-chose. Les élèves sont pris au piège.

Pour les plus petits des lycées, il est expressément demandé de proposer un choix tenant compte de l’existant (ressources humaines, locaux, équipements) et de veiller à une cohérence et une complémentarité avec les spécialités proposées par les établissements environnants. Pour enrichir son parcours avec des enseignements jugés « rares », l’élève est sommé d’aller voir ailleurs. Autre lycée pour partie de l’emploi du temps, enseignement à distance, visioconférences dispensées par une future Maison numérique des Humanités dont le ministre vient d’annoncer la création, il s’agit en fait d’afficher une pseudo-diversité dont en réalité bien peu bénéficieront.

Baccalauréat à géométrie variable

« Nous prenons un chemin de sincérisation du bac », estime le ministre de l’Éducation nationale. Au-delà du néologisme, toutes les récentes déclarations ministérielles semblent en complet décalage avec les contenus officiels des réformes. Alors que le poids relatif des évaluations de chaque enseignement dans l’examen du bac relègue les options à de l’accessoire, le ministre vient d’annoncer à grand renfort de publicité qu’il y aurait des « points bonus », pour le latin et le grec, façon d’inciter les élèves à choisir ces matières. C’est oublier que la réforme du lycée consacre l’absence de financement des options, et les condamne à court terme. Dans la nouvelle architecture de l’examen, les options sont évaluées sur la base des bulletins trimestriels et ne pèsent que pour à peine plus de 1 % de la note finale. Pourquoi favoriser maintenant les unes, en oubliant toutes les autres ? Que deviennent les enseignements artistiques, les langues vivantes et régionales ?

Les atermoiements ministériels posent en réalité la question de la pertinence de toute l’architecture du nouveau baccalauréat. Ils révèlent en creux le peu de considération et de valeur que l’institution elle-même accordera au contrôle continu. Ils sont le témoignage d’une réforme bâclée dont les modalités vont vite se révéler ingérables. Pour exemple, un projet d’arrêté, pour l'instant abandonné, consacrait la liberté d’organisation locale des épreuves communes de contrôle continu qui pourront, en Terminale, se tenir à partir du début du second trimestre, et donc s’étaler de janvier à juin de façon variable d’un lycée à l’autre.

Le ministère invoque pourtant la nécessité d’une égalité de traitement devant l’examen et la considère comme garantie avec la banque nationale numérique des sujets, le très relatif anonymat des copies corrigées localement et le protocole d’harmonisation académique des notes. En même temps, les établissements organiseraient les épreuves « comme ils le veulent » (sic). En guise de cadrage national du contrôle local, il y a donc avant tout l’autonomie de l’établissement. Avec cette réforme, le baccalauréat, examen national, n’a aucun avenir. Chacun sera jugé à l'aune de la réputation de son établissement.

 Les programmes, machines de guerre

Quoi de plus efficaces que des contenus d'enseignements fondés sur des implicites pour persuader les élèves les moins armés culturellement, de quitter un système éducatif qui se voudrait désormais réservé aux plus favorisés? C'est ainsi qu'il faut comprendre le secret que cultive le Conseil Supérieur des Programmes. Il y a une forme d'aveu dans la sur-réaction à la publication de projets et de documents de travail autour de programmes d'enseignements de lycée. Faute de vouloir (pouvoir) avouer et assumer la volonté politique d'éliminer les enfants des classes sociales les plus défavorisées des possibilités de poursuite d'études, le CSP et le Ministre de l'Education nationale font le choix de l'invective. Accuser "d'infox" des intellectuels et une organisation syndicale, c'est bien pratique pour masquer ses intentions premières. On  assiste aujourd'hui à un bouleversement: l'Etat a renoncé à promouvoir l'élévation des qualifications des jeunes et organise au contraire le renoncement.

Le nouveau système, s’il se mettait complètement en place, renforcerait les logiques de ségrégation sociale et de relégation scolaire. Nul doute que le climat scolaire s’en trouverait profondément dégradé. Convaincre la moitié des jeunes qu'ils n'ont pas leur place dans l'enseignement supérieur, voilà le projet que semble adopter le pouvoir. Et c'est politiquement, socialement, insoutenable.

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