Disclosure, le documentaire nécessaire mais prudent

Depuis plusieurs années, Netflix multiplie les contenus résolument inclusifs, notamment de la représentation des personnes LGBTQI+*. Le site met en ligne en janvier 2020 le documentaire "Disclosure : Trans lives on screen", soldat de cette visibilisation frontale.

"Dans ce documentaire, des personnalités trans de premier plan partagent leurs points de vue en analysant l'impact d'Hollywood sur leur communauté." (source Netflix)

Le résumé Netflix rencontre les attentes d'un tel projet. Par un enchaînement d'interviews de personnages célèbres aux Etats-Unis (Laverne Cox, Orange is the new black ; MJ Rodriguez, Pose ; Jamie Clayton, Sense8 ; etc), le film aborde ouvertement, et images d'archives à l'appui, les violences envers les représentations des personnes trans.

extrait de Disclosure extrait de Disclosure

Et ce depuis les premières apparitions du "travestissement"** dans le cinéma et la télévision.

La réalisation dresse un tableau affligeant des méconnaissances et des brutalités dont la communauté transgenre est toujours victime. Le manque de références pertinentes donnait (et donne encore, même si de plus en plus rare) à voir la transidentité uniquement dans le cas de personnages violents, psychopathes (le film donne pour exemple "Le silence des agneaux" de Jonathan Demme sorti en 1991, avec le personnage de Buffalo Bill qui écorchait des femmes pour porter leurs peaux et s'approprier leur féminité) ou des déviants qui meurent toujours horriblement (cf. les meurtres de personnages trans dans des épisodes des séries de CSI : NY en 2007 et NYPD Blue en 1993). La construction de cet imaginaire tragique ne présente que des victimes, soit de la violence des autres, soit de leur propre état-mental.

extrait de Disclosure, référence à Sense8 (2015) extrait de Disclosure, référence à Sense8 (2015)

Le film fait la liste d'une partie représentative de l'évolution lente de cette vision, même si la maladie mentale et le ridicule sont encore associés à la transidentité.

La violence vicieuse n'est pas uniquement dans les fictions grand public, mais également dans les talks-shows. Notamment avec la célèbre Oprah Winfrey qui recevant une modèle transgenre lui demande devant les caméras avec une grimace de dégoût : "How do you hide your penis ?" (en français : Comment cachez-vous votre pénis ?). Ce type de violences qui objectisent sans cesse les personnes transgenres, et surtout leur appareil génital, continuent de cantonner celles et ceux qui en sont victimes, à subir sans cesse la remise en question de leur identité. Bien que, comme le documentaire le démontre, la situation s'améliore.

Les intervenants et intervenantes posent alors une question simple : Comment se construire quand les seules représentations de ce que vous êtes sont monstrueuses ou ridicules ?

Il s'agit alors de savoir qui influence l'autre, les médias ou la société civile. A cela, le documentaire présente un rapport perplexe, se faisant lui-même le porte-voix d'une sensibilisation nécessaire voire vitale sur ces réalités.

Néanmoins, au-delà de l'exposition des violences médiatiques, contre la communauté trans, il y a certains choix de réalisation qui peuvent laisser dubitatif-ve.

extrait de Disclosure, l'actrice Laverne Cox extrait de Disclosure, l'actrice Laverne Cox

Le film se pare de l'esthétique à la mode et propre à Netflix : de l'image propre, lisse, corporate***. Cette image sans accrocs donne un ton plus sérieux au sujet. La parole des interviewés et interviewées, en plan poitrine ou taille sur fond blanc flou, est dénuée de chaleur humaine. Cette succession d'intervenants et d'intervenantes (pas moins de trente), plus des trois quarts impeccablement maquillé-es, coiffé-es, habillé-es, dressant une liste des violences les plus marquantes envers eux-mêmes et envers leur communauté, représente-t-elle justement la communauté trans ?

Quand le film cherche à montrer la terrible stigmatisation de toute une communauté, ne stigmatise-t-il pas lui-même en ne présentant quasiment que des images de dieux et déesses "de premier plan" ?

La déshumanisation provoquée par une succession excessive d'intervenants et une forme de superficialité dans certaines réflexions, et ce en 1 heure 40 de film, interroge la réalisation. D'aucuns auraient été plus sensibles à une analyse plus poussée des origines de ces violences, un contact prolongé avec une sélection restreinte et pertinente des acteurs et actrices en présence.

Sans nul doute, ce film est nécessaire.

Sa forme en revanche, questionne vivement la destination de cette œuvre : la musique épico-mélodramatique qui agit en diktat sentimental, le montage très rythmé de propos chocs en images chocs, la redondance du style interviews-archives... Il y a une grande cohérence indéniable, donc des choix de réalisation et de production, et d'un point de vue objectif, c'est bien en cela que le film se tient.

extrait de Disclosure, référence au film  John Wick: Chapitre 3 - Parabellum, et au personnage de L'Arbitre extrait de Disclosure, référence au film John Wick: Chapitre 3 - Parabellum, et au personnage de L'Arbitre

La question qu'il est possible de se poser alors, c'est la destination d'un tel documentaire. Est-il destiné à informer ? A sensibiliser ? A parler à celles et ceux déjà au courant de ces réalités ou de le montrer à des spectateurs et spectatrices qui les ignorent ?

Je pense que la réponse à ces questions permettrait une pleine appréciation de "Disclosure", un documentaire qu'il n'aurait pas été possible de diffuser si largement il y a une vingtaine d'années de cela, rappelons-le.


*Lesbiennes, Gays, Bisexuels, Transgenres, Queer, Intersexes et plus

**terme utilisé dans le film, désignant les acteurs s'habillant et se maquillant en femmes pour occuper les rôles féminins

*** qui appartient à une telle société

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