Oui, la honte

Le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique a la chance de former de jeunes artistes de toutes provenances sociales et géographiques.
 Il a la chance d’être profondément bouleversé par les questions de société majeures. La réponse de l’Académie des Césars à l’aspiration d’une génération entière à de multiples révolutions fut « non ».
 Ce « non » qui sonne comme une claque ne peut déclencher qu’une colère encore plus grande.

Le Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique a la chance de former de jeunes artistes qui travaillent autant pour le théâtre que dans le monde de l’image, qui mettent en scène, réalisent, dirigent des structures, enseignent, transmettent, créent des collectifs, des seul.e.s en scène, se dirigent vers le théâtre public ou privé.

Il a la chance d’accueillir en son sein des artistes de toutes provenances sociales et géographiques.
Il a la chance d’être profondément bouleversé par les questions de société majeures qui entrainent conflits, oppositions, douleurs et joies.
 Il a la chance de ne n’être ni cohérent, ni monolithique, ni tranquille, ni sûr de lui.
 De ne représenter ni une seule manière de voir le monde, ni une seule manière de le transformer.
 La réponse de l’Académie des Césars à l’aspiration d’une génération entière à de multiples révolutions fut « non ».


Ce « non » qui sonne comme une claque ne peut déclencher qu’une colère encore plus grande, et stigmatiser comme hystériques celles et ceux qui souhaitent tout simplement que l’art cesse de s’asseoir publiquement sur les valeurs qu’il prétend défendre.
 Les votantes et les votants de l’Académie ont jugé anecdotique la situation des enfants, des adolescentes et des adolescents violées et violés, en célébrant encore une fois un homme reconnu coupable par la justice et n’ayant quasiment pas purgé de peine.

Ils et elles ont habilement fait monter sur scène immédiatement après le groupe d’un film représentant sans doute dans leur esprit la diversité, et entièrement masculin. Ce geste tente d’opposer dans nos esprits des combats qui pourtant se mènent de front : des combats historiques que la Culture Française a à mener pour mettre dans une lumière saine son histoire coloniale, son art à perpétuer l’inégalité entre les femmes et les hommes, son aptitude à l’antisémitisme et au racisme, et son déni des violences subies par les enfants dans leur famille, par leurs proches, puis dans leur vie sociale. Ce que l’Académie des Césars a dit sans doute malgré elle hier, aux familles qui regardaient la télévision, c’est que les pères, les oncles, les amis, pouvaient continuer tranquillement leurs agissements.

Et cette Académie s’est cachée pour le faire derrière des héros qui sont parvenus contre vents et marées à exister comme artistes que l’on ne peut que se réjouir profondément de voir enfin reconnus. L’origine sociale et la couleur de peau restent en effet dans notre pays des sujets d’injustice quotidiens. Diviser pour mieux régner.

La honte, oui, mais une honte qui sera de courte durée, car se construit autre chose, dans le conflit, dans la contradiction, et dans la joie, autre chose que rien ne saura plus arrêter car le talent accompagne le courage des générations qui diront, par exemple dans l’école nouvellement créée à l’initiative de Ladj Ly et JR, et dans tous les lieux de résistance et de refondation : « le cinéma et le théâtre c’est aussi nous, il n’y a pas de hiérarchie entre les combats, vous ne nous diviserez pas, et ce que vous avez pris l’habitude de passer sous silence, sous prétexte de rester une famille soudée et compréhensive pour ses pair.e.s, vous a fait oublier qu’elle est bâtie et vit sur des injustices intolérables ».

Il y a tant d’artistes que l’on admire et que l’on aimerait réveiller de leur profond sommeil. Oui, chère Fanny Ardant, il y a les bons et les méchants dans la vie, lorsque l’on met vingt ou trente ans à se réparer d’un viol. Oui, il y a les bons et les méchants, lorsque des actrices ou des acteurs sont sans cesse relégué.e.s à leur couleur de peau par des médias en place dans l’inconscience générale des autres artistes.

Les déclarations de Lambert Wilson qui ont suivi ne peuvent et ne doivent provoquer que le sourire, car céder à la colère et la haine serait sans doute la défaite des petites et petits, des sans grade, du petit peuple sidéré qu’il désigne d’un « mais qui sont ses gens ? ».

Qui sont ces gens en effet, qui entre dans le salon des grandes et grands de ce monde et les incommodent en les rappelant au réel, au réel des victimes, au réel de l’injustice criante, aveuglante, et que ce monde artistique clos sur lui-même est devenu sincèrement incapable de voir. Coucou c’est nous, a-t-on envie de lui répondre, c’est nous, tu te souviens, « les gens », ceux qui paient leur place pour aller au cinéma et au théâtre, et sans qui tu n’existes pas.

Bien sûr qu’il n’est nécessaire de lyncher personne. Ce n’est pas parce que l’on ne tolère plus le déni que l’on en appelle pour autant au répugnant lynchage d’un seul homme, ou d’un seul groupe de journalistes.
Ce sont les votants et les votantes qui sont responsables des excès que subissent aujourd’hui celles et ceux qui ont le droit d’aimer un homme quelles que soient ses fautes : ce sont eux qui l’ont placé en position d’être un symbole insupportable, en restant sourds et aveugles, et incapables d’admettre ce qui est de simple bon sens : la hiérarchie entre les enjeux de leurs privilèges et les enjeux vitaux.

Il est simplement vital désormais, par respect de la population à laquelle ces œuvres s’adressent, et qui est aussi composée de toutes et tous ces opprimé.e.s, de cesser de balayer d’un revers de main et au nom de l’art - qui appartient à toutes et tous et n’a pas à être confisqué par une élite - l’ensemble de ces crimes ou de ces blessures commis contre la dignité humaine.

29 Février 2020


Claire Lasne Darcueil

Comédienne, metteure en scène et autrice
 Directrice du Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique

 

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