« Qu’attendez-vous de l’enquête ? » nous demanda le brigadier

Le 18 septembre 2013 à 18h, mon fils Jocelyn a chuté de 7 étages dans la cour intérieure de la résidence de l’école des Mines. Cet accident s’est produit 10 jours après la rentrée dans cette école, et quelques heures avant le départ en WEI (week-end d’intégration). Il a fallu plus de deux ans pour que la Justice commence l’investigation des circonstances de l’accident.

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La procédure d’instruction a commencé en fin d’année 2015. Cette phase, appelée aussi « information judiciaire », a pour but d’effectuer toutes les recherches utiles à la manifestation de la vérité.

Avant de commencer ses investigations, le brigadier chargé de les réaliser (par commission rogatoire) rencontre les parents ; il discute un moment avec nous.
Au cours de la conversation, il nous pose cette question : « Qu’attendez-vous de l’enquête ? ».
Quand j’ai entendu cette question, je l’ai trouvée incongrue : doit-on re-préciser que l’objectif est d’œuvrer à la manifestation de la vérité ? Puisque nous avons souhaité l’ouverture d’une information judiciaire, pourquoi le brigadier nous demande-t-il quelle est notre attente ?
Plus tard, en découvrant à quel point les investigations auront été superficielles, mon avis se précisera : cette question était en fait une véritable insulte à la mémoire de notre fils.

En ce jour de début des investigations, la conversation avec ce brigadier continue de manière déconcertante. « Vous savez, parfois on n’arrive pas à comprendre ce qui a pu se passer » précise-t-il. Quel besoin de dire cela ? Evidemment qu’on le sait. On veut juste que la justice fasse son travail de recherche correctement, comme le prévoient les procédures.

Il poursuit en disant : « Je vais devoir auditionner des membres de la direction des Mines ». Je ne vois pas quoi lui dire. Je pense en moi-même qu’effectivement, ça fait partie de ses tâches.

Il complète : « C’est une grande école… ». Voilà, je comprends que ce qui l’ennuie le plus dans ses investigations, c’est de devoir auditionner un directeur de grande école. Apparemment ça l’impressionne.

Ça veut dire quoi, « grande » école, dans le cadre d’une instruction judiciaire ? Dans une instruction, il y a donc des « grandes » et des « petites » écoles ? Ça fait quelle différence d’interroger un « grand » directeur et un « petit » directeur ?

A propos de nos attentes, il y a par contre des digressions erronées que l’on n’attendait pas de l’instruction. Aurait-il été utile de le préciser ? Car ce qu’on n’attendait pas, c’est que le non-lieu décrive le caractère de Jocelyn de manière complètement déformée. Cela, on ne s’y attendait vraiment pas.

L’ordonnance de non-lieu indique, au sujet de Jocelyn, que ses proches l’ont décrit « plutôt isolé, ayant peu d’amis » ? Les amis de Jocelyn, nombreux à être interrogés sur son caractère, ont pourtant exprimé totalement l’inverse ! Les investigations montrent ses multiples cercles d’amis, où il était très apprécié à la fois pour son calme et pour son enthousiasme.

Dans les auditions, les seules personnes qui donnent des avis négatifs sur le caractère de Jocelyn, ce sont des membres de l’école, qui ne le connaissaient pas !

Voilà donc que non seulement la vérité n’est pas recherchée, mais le caractère de la victime est inversé. Ses proches le décrivent intègre, amical, généreux, serviable, très stable, très souriant, un peu réservé mais à l’aise avec les gens, ne s’énervant jamais, défendant le plus faible, détendu, joyeux, philosophe, optimiste, mais le non-lieu résume ainsi son caractère : « réservé, plutôt isolé, ayant peu d’amis » !

En ce qui concerne l’aspect matériel des investigations (analyses de tous objets et documents pouvant contenir une partie de la vérité), le travail réalisé a été très insuffisant. Pourtant, malgré le manque d’entrain dans les recherches, des éléments importants sont apparus tout seuls. Mince, un grand effort était déployé à ne rien trouver, mais des incohérences émergent toutes seules ? Pas grave, il suffit de n’en pas parler dans la conclusion…

Depuis 2013, je suis beaucoup plus attentive à la manière dont la justice traite les décès, quand ils se produisent dans le cadre d’une institution « à protéger » (école, gendarmerie, commissariat,…) : en réalité, le mode d’investigation lacunaire est le traitement le plus courant, ainsi que la déformation du caractère de la victime.

La « justice » s’arrange pour tordre les éléments disponibles afin d’énoncer un non-lieu qui aura l’air acceptable, pour qui en fera une lecture rapide. Tant pis pour les incohérences, les omissions, les mensonges. Le ministère de l’Injustice fait semblant de chercher la vérité, ternit le portrait de la victime, et occulte toutes les pistes à creuser. C’est une manière de poser le couvercle sur l’évènement, qui s’ajoute à l’omerta au sein de l’école (très efficace aussi), tout en écœurant les parents de la victime de la procédure judiciaire.

Pourtant, des éléments importants pourraient encore être investigués correctement : voilà ce qu’on attendait de l’enquête, dès le 18 septembre 2013.
Le travail d’instruction, c’est la réalisation d’actes précis, puis une analyse rationnelle des éléments disponibles. La recherche de la vérité n’est pas une simple formule, c’est un des socles de la confiance des citoyens envers le fonctionnement de l’Etat, c’est un principe fondamental pour toute démocratie.

 

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