Elève accidenté dans une Grande école, les parents auditionnés

Mon fils Jocelyn est tombé le 18 Septembre 2013, vers 18h, dans la cour intérieure de la résidence de l’école des Mines de Paris, du haut de 7 étages, à partir d'une fenêtre de l’escalier de service. Le lendemain à midi, nous, ses parents, étions auditionnés par la police.

Il est important que je témoigne de la manière dont un accident grave, quand il se produit au sein d’une institution renommée, peut être traité par la police. Dans le cas de Jocelyn, cette manière fut incroyablement simplifiée et rapide. Je pense, maintenant que j’ai connaissance d’autres cas aussi graves, que cette façon de procéder est malheureusement très courante.

Le soir de la chute de Jocelyn, son père et moi nous rendons à l’hôpital dès que nous apprenons la nouvelle de son accident.
Toute la nuit est terriblement angoissante. Jocelyn va-t-il survivre ? Nous ne savons pas du tout ce qui a pu se passer pouvant expliquer cette chute. Nous savons que Jocelyn n’appréciait pas l’ambiance d’intégration dans l’école (il venait d’y passer ses dix premiers jours), notamment la consommation d’alcool très excessive pour de nombreux élèves, que le départ en WEI (week-end d’intégration) était prévu pour le milieu de cette nuit (3h du matin), que ce WEI de quatre jours avait été présenté par les élèves de la promotion supérieure comme un séjour avec beaucoup d’alcool et peu de sommeil, que ce programme ne réjouissait pas Jocelyn, mais c’était une période incontournable permettant de créer des liens au sein de l’école.

Au matin, le personnel de l’hôpital nous indique que la police souhaite nous entendre. Nous nous rendons au commissariat.

Au moment où nous sommes auditionnés, nous sommes en plein cataclysme intérieur, et nous pensons que la police va nous aider à voir clair et à démêler les faits. D’ailleurs, pensais-je, s’ils veulent nous entendre dès maintenant dans leurs locaux, alors que notre fils est entre la vie et la mort à l’hôpital, c’est pour nous donner les premières pistes.
A ce moment-là, j’avais en tête des scènes où la police scientifique recueille avec soin tous les éléments, dont parfois le plus ténu va expliquer l’événement. J’étais persuadée que les policiers avaient à cœur de faire correctement leur travail, je n’imaginais pas qu’il puisse en être autrement. Un jeune homme est entré dans cette école renommée pour y faire de belles études, et après 10 jours de parcours d’intégration, il se retrouve à l’hôpital dans le coma !

Avec le recul, je me trouve très naïve d’avoir pensé que dans ce genre de situation, la police protégeait les victimes et les parents de victimes, car pour Jocelyn c’est tout le contraire qui s’est passé.
Quand le policier nous reçoit, la première chose qu’il nous dit est que, « il en est sûr, il s’agit d’un suicide ». Or cette affirmation ne repose sur aucun élément valable, et encore aujourd’hui il n’y a aucune certitude à ce sujet, nous ne savons pas s’il s’agit d’un suicide, d’un accident, ou autre.

Dans ce moment où nous sommes évidemment très vulnérables, le policier commence donc par nous présenter l’événement comme un suicide, ce qui est une fausse vérité, puis il nous auditionne
. Alors que nous vivons un véritable raz-de-marée émotionnel, mon impression après-coup est que le policier est à l’affût des éléments de fragilité que nous pourrions dire au sujet de notre fils. En tous cas, le policier a exploité mes propos à l’opposé de ce que je voulais dire, et ne m’a pas avertie des conclusions qu’il en donnerait dans son rapport, aboutissant à une clôture rapide sans aucune investigation.

Ce jour-là, la situation est la suivante :

- Le contexte est notoirement à risque. Les élèves sont en plein parcours d’intégration, qui dure trois mois. Un élève a décrit que cette période « permet à ceux qui ont envie de le croire qu’il n’y a plus de règles à respecter, et cela implique nécessairement des dérapages ». Tout au long de l’année, les voisins de la résidence se plaignent de débordements importants auprès du commissariat, et indiquent que des élèves montent parfois sur le toit.

- Des élèves de l’école nous disent eux-mêmes que les conditions « un peu dures » (selon leur expression) expliquent un suicide. Ce sont des élèves P12 (promotion 2012), ils sont chargés de l'accueil des élèves P13 (promotion 2013).

- Le journal interne Vendôme, rédigé par des élèves de la promotion P12, montre que l’esprit de l’accueil repose, pour certains d’entre eux, sur un rapport de force et d’humiliation. Les P12 accueillent les « petits P13 » comme de « jeunes têtes de bétail qu’on mène à l’abattoir » (page 2), « RIP leur dignité » (page 4).
Second degré ? Un mauvais goût très ambigu, tout à fait propice aux dérapages pour qui se prend trop au jeu du rapport de force.
Lien vers le journal Vendôme du 10.09.2013 (version anonymisée) via le site de soutien pour Jocelyn

Sur la scène de l’accident, de nombreux éléments sont à creuser :

- La scène a été polluée par des tiers, car des affaires personnelles de Jocelyn ont été déplacées juste après sa chute et avant l’arrivée de la police
- Son sac a été fouillé par un tiers
- Son téléphone, retrouvé à un endroit non précisé dans le PV de police, a le journal d’appels vide
- Ses lunettes ont été retrouvées cassées, le verre droit manquant, un éclat sur la monture
- Son ordinateur, resté dans sa chambre, n’est pas analysé
- La fenêtre trouvée ouverte à l’arrivée de la police, potentiel lieu de départ de la chute, a pourtant son mécanisme d’ouverture condamné.

De plus, la police ne demande pas à l’hôpital de prélèvement sanguin pour une analyse toxicologique, démarche pourtant quasi-systématique dans les cas de chute de grande hauteur.

Au lieu d’investiguer selon la procédure réglementaire, d’établir la liste des témoins, préciser qui a déplacé quoi, pour quelle raison, quelle était la place d’origine des affaires déplacées, déterminer qui a ouvert la fenêtre et avec quel outil, demander une analyse toxicologique, la première et seule tâche que la police tient à effectuer consiste à auditionner les parents en état de choc !

Je sais maintenant que cette manière de procéder est courante.

Quand Malik Oussekine a été tué par les forces de l’ordre le 6 décembre 1986, son frère a été interrogé le lendemain exactement dans le but de trouver une faille personnelle susceptible d’expliquer son décès, par exemple un problème de santé. Le procédé est extrêmement grossier, mais quand on est proche parent de la victime et que le décès ou l’accident vient de se produire, on est à mille lieux de penser que nos propos seront exploités à mauvais escient.

Jocelyn est décédé 6 jours après sa chute.
Le policier nous a rendu les lunettes cassées de Jocelyn en nous disant « Je n’ai pas retrouvé le verre manquant », il a transmis le dossier au Parquet, qui l’a clos très rapidement.

Nous commencions alors un long combat pour l’émergence de la vérité. Ce combat n’est pas terminé.

 

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