Réponse à la lettre de Pierre Jourde (Tribune du Nouvel Observateur)

Si les philosophes des lumières qu’invoque si souvent Pierre Jourde ont eu une grande responsabilité dans l’émancipation sociale de la société française et européenne, il est aussi de la responsabilité de chaque personne maniant la parole ou la plume de s’interroger justement sur le poids de ses paroles.

A la suite d’un événement aussi dramatique que l’assassinat d’un Professeur d’histoire, la presse ne peut éviter de réagir très vite, à chaud, lorsque l’émotion de tous est à son comble.  Il me semble pourtant qu’un devoir de réserve, de retenue devrait être la règle. D’une part, pour honorer la mémoire de notre collègue, d’abord et avant tout, d’autre part, pour que tous ceux qui sont dans la peine, dans le deuil, qui sont touchés au plus intime de leurs convictions diverses puissent se recueillir. Mais ce n’est pas ce qui se passe.

On peut comprendre que l’émotion exacerbée par l’horreur de ce meurtre fasse déraper beaucoup de nos concitoyens qui réagissent de façon binaire : il a crié « Dieu est le plus grand » ? alors c’est l’ensemble des musulmans qui est co-responsable. Cette première réaction à chaud n’est pas excusable - du fait de la haine qu’elle va continuer à susciter - mais elle n’est que la preuve d’une manipulation des esprits qui a pris une ampleur inégalée depuis une vingtaine d’années.

On comprend moins que certains intellectuels comme Pierre Jourde, à qui je réponds ici, et dont on attend une pensée scientifiquement argumentée, se fasse l’écho d’une opinion délétère à l’égard des musulmans, sous couvert de critique de toutes les religions, qu’il décrit comme des espaces, par définition, opposés à la raison, et finalement rétrogrades.

Monsieur Jourde, non une religion n’est pas une opinion, et par conséquent, le traitement qu’on en fait n’est pas le même. Une religion est une croyance, une posture spirituelle, une vision du monde qui établit un lien avec une entité supérieure et de ce fait avec tous les êtres humains. Une religion a nécessairement une conception et une acceptation du Sacré.  Pour autant, cette conception est parfaitement compatible avec différentes opinions, avec différents engagements politiques, et surtout avec une pensée scientifique qui n’est pas inférieure, ne vous déplaise, à celle de ceux qui ont relégué les religions à une naïve explication des événements du monde.

Reprendre à son compte qu’ « il y a un problème avec l’islam »,  est particulièrement surprenant sous la plume d’un universitaire, d’un critique littéraire, qui ne peut pas ignorer qui a prononcé cette phrase et le torrent de haine qui l’accompagne.

Samuel Paty, professeur d’histoire, est bien peu honoré par les raccourcis opérés dans cette tribune : L’auteur met dans le même sac « les pays chrétiens et musulmans de la fin du Moyen-âge », il ne distingue même pas les différentes périodes du Moyen-âge ( en l’occurrence ici 8 siècles !) qui ont vu se succéder, pour le coup dans tous les pays cités, des périodes de lumière et des périodes d’obscurantisme. En sciences, chaque chercheur sait très bien que l’on n’a pas le droit de comparer tout et n’importe quoi : par exemple, le Moyen-âge français et l’Arabie Saoudite d’aujourd’hui, ou bien les conditions dans lesquelles vivaient les fidèles des différentes religions des pays concernés et ces mêmes fidèles aujourd’hui …

L’art du raccourci, manié ici avec beaucoup d’habileté, ferait croire d’une part que la critique et le blasphème sont une et même chose, et que le blasphème est l’un des moyens utilisés pour « libérer la France de l’emprise religieuse ». Exit le changement dans les rapports de force sociétaux, exit le rôle de la scolarisation. Comme vient de le rappeler la directrice de « Témoignage chrétien », la caricature est beaucoup plus courante, présente en France que dans d’autres pays, pourtant tout aussi, sinon plus démocratiques que le nôtre. Réduire donc, comme le suggère P.Jourde,  la république, la démocratie à l’existence du droit de blasphémer me laisse pantoise. Accepter d’être moqué et caricaturé, c’est accepter les lois de la démocratie ! Peut-on lire. P.Jourde dans un exercice d’acrobatie encore plus étonnant, annonce aux musulmans que s’ils ont le droit de pratiquer leur religion en France,  c’est parce que le blasphème est permis.  Belle perspective pour tous ces Français qui n’avaient pas compris, quand on leur a demandé de venir travailler en France, qu’ils allaient être tolérés à condition qu’on puisse se moquer de leur religion. Qui accepterait cela ? N’a-t-on pas construit une situation de frustration, d’humiliation qui porte en elle le risque d’être facilement exploitée par des manipulateurs de toutes sortes ? Ne pourrait-on pas, une fois pour toutes, considérer que l’islam est une religion banale, comme les autres religions de ce pays ? N’est-ce pas en faisant cela que les musulmans pourront réfléchir dans la sérénité à l’articulation entre les valeurs de leur religion et les valeurs d’une véritable démocratie qui accepte l’autre, sans qu’ils soient mis en demeure de se justifier à longueur de temps.

L’honnêteté intellectuelle ne permet pas de sortir les événements, les paroles de leur contexte. C’est précisément ce que font certains salafistes avec le Coran mais c’est aussi ce que fait P. Jourde. Quelle conclusion le lecteur doit-il tirer de cette allusion à « l’expulsion de tous les ordres religieux catholiques qui refusaient de se plier aux lois de la république (française, fin du 19ème siècle) » ?

Il est indécent, irresponsable de comparer les massacres perpétrés par les uns et par les autres. Les responsables des massacres, sous toutes les latitudes et depuis bien longtemps, ont toujours su trouver les bons prétextes. Comment un intellectuel peut-il à ce point simplifier ce qui a engendré tant de morts (les journalistes de Charlie Hebdo, un professeur d’histoire, entre autres) : « Tant de morts pour de simples caricatures » écrit-il. Est-ce vraiment la bonne question ? Qui oserait répondre oui ?  Une minorité de gens qui sont, de fait, sortis de toute vie sociale, qui ont perdu tout sens d’humanité, qui n’ont aucun rapport avec la religion dont ils se réclament.  Mais où sont les responsables de cette situation économico-socialo-politique ? Comment devient-on assassin ? Quelle  histoire personnelle,  familiale ou sociétale pousse à cette violence-là en France, spécifiquement ? C’est à ces questions qu’il faudrait répondre.

Si les philosophes des lumières qu’invoque si souvent Pierre Jourde ont eu une grande responsabilité dans l’émancipation sociale de la société française et européenne, il est aussi de la responsabilité de chaque personne maniant la parole ou la plume de s’interroger justement sur le poids de ses paroles.

Le Club est l'espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n'engagent pas la rédaction.