Fermeture des Grands Moulins Maurel à Marseille : les ex-salariés n’abandonneront pas

Un grand moulin à farine et semoule, dont la production a cessé depuis novembre 2013, est menacé d’être détruit à Marseille. Les salariés, dans l’attente d’une réponse claire et explicite de la direction quant aux raisons de fermer l’usine, protègent leur outil de travail depuis bientôt 2 ans. Un combat qu’ils ne vont pas abandonner et oublier de sitôt.

Un grand moulin à farine et semoule, dont la production a cessé depuis novembre 2013, est menacé d’être détruit à Marseille. Les salariés, dans l’attente d’une réponse claire et explicite de la direction quant aux raisons de fermer l’usine, protègent leur outil de travail depuis bientôt 2 ans. Un combat qu’ils ne vont pas abandonner et oublier de sitôt.----------------------

On ne compte plus le nombre d’usines qui ferment leurs portes et procèdent à de rudes plans sociaux. Entre 2009 et 2014, une étude Trendeo nous apprend que 45.696 emplois ont été supprimés, tous secteurs confondus, et que l’année 2014 s’est soldée par 267 fermetures d’usines.[1] Dans l’agroalimentaire, on se souvient de la fermeture des abattoirs GAD en Bretagne, ainsi que de trois sites de conditionnement de lait Candia, privant plus de 600 personnes de leur emploi. Dans le 12e arrondissement de Marseille, la Grande Minoterie de la Méditerranée, plus couramment appelée sous son nom d’origine les Grands Moulins Maurel, est officiellement fermée depuis le 29 novembre 2013. Cependant, quelques irréductibles ex-salariés des Moulins résistent encore et toujours à leur direction.

Pourquoi fermer les Moulins ?

Ce n’est pas le nombre de magasins qui manquent quartier de la Valentine à Marseille. Entre boutiques de vêtements, magasins de chaussures, restaurants et hôtels en tout genre, les 16 000 m² de terrain occupés par les Moulins Maurel pourraient facilement accueillir une bonne dizaine de marques. Une plus-value immobilière, que le groupe NutriXo, propriétaire des Moulins, serait ravi de récupérer. Mais s’agit-il de cela ? On aurait aussi entendu dire que le groupe alimentaire, qui possède également les Grands Moulins Storione près du port industriel de Marseille, a souhaité fermer les Moulins Maurel afin d’éviter la concurrence. Des suppositions ? Ce qui est sûr, c’est que les ex-salariés des Moulins se battent depuis le début pour obtenir une réponse explicite et cohérente de la part de la direction. « Même si elle ne fait pas plaisir, on veut comprendre » avance Édouard Pagni, ancien employé et porte-parole du mouvement de lutte pour la survie des Moulins.

« La convergence des luttes »

Ils ne sont plus que 28 sur 64 à être restés, mais pour tous les avantages que présentait leur ancien travail (bon salaire, primes du 13e et 14e mois pour certains, proximité du lieu de travail, etc.), ils ne sont pas prêts d’abandonner. Un ex-cariste des Moulins nous apprend qu’il ne pourrait pas retrouver du travail à moins de 30 km de Marseille. Pour un ancien mécanicien de l’usine : « Se prostituer pour avoir une place, moi je ne peux pas… Là c’est le mot. C’est malheureux. ». Voilà pourquoi, ils se relaient jours et nuits, 7 jours sur 7 depuis 21 mois pour protéger leur outil de travail et empêcher un éventuel démantèlement de l’usine. Ça n’a pas toujours été facile. Le 2 octobre 2014, les ex-salariés ont été évacués de force par les CRS, mais grâce au soutien de 200 membres de la CGT Bouches-du-Rhône, ils sont parvenus à réinvestir le site à peine quatre jours plus tard. « La convergence des luttes », voilà le terme qui revient souvent dans les paroles des hommes et des femmes se battant pour sauver les emplois dans la région marseillaise. La CGT n’est pas la seule à s’être engagée dans le combat pour la survie des Moulins, les collectivités territoriales (mairie, Communauté urbaine, Conseil général et Conseil régional), certains élus locaux, les médias et le gouvernement (actionnaire à 11% du site) contribuent également à faire avancer le projet de reprise du site. La grande difficulté, nous avoue Édouard Pagni, est de réunir tous ces acteurs en même temps. Il manque toujours quelqu’un au rendez-vous, c’est pourquoi le rachat des Moulins prend tant de temps à se concrétiser. Il faut savoir que l’usine représente un coût total de 10 millions d’euros, auxquels il faut ajouter la même somme pour faire redémarrer la production. Les Moulins sont capables de produire 1000 tonnes de produits par jour : 500 kg de farine et 500 autres de semoule. C’était une entreprise rentable, d’autant plus qu’elle produisait des aliments de base nécessaires à l’indépendance alimentaire de la France.

Des repreneurs algériens déterminés

Le plan de sauvegarde de l’emploi (PSE), validé par la justice le 20 décembre 2013, a officialisé le licenciement de l’ensemble du personnel des Moulins Maurel. Les plus de 50 ans ont le droit à trois ans d’allocations chômage, les autres, deux ans. Ainsi, certains sont proches de ne plus rien toucher du tout, c’est pourquoi il devient important que les acteurs impliqués dans la survie des Moulins Maurel parviennent enfin à se réunir autour de la table des négociations et à conclure le rachat des Moulins avec le repreneur. Car les ex-salariés n’attendent plus après NutriXo pour trouver des repreneurs, ils en ont enfin trouvé qui sont déterminés à tenir tête à la direction. Il s’agit d’entrepreneurs algériens, qui se voient très intéressés par l’exploitation de blé des Moulins afin de la transformer en alimentation animale pour le bétail algérien. L’offre tarde à être acceptée à cause de difficultés d’ordre moral et administratif. Il semblait d’abord impensable pour ces entrepreneurs que ça soit des étrangers qui rachètent les Moulins.  Par la suite, ils rencontrèrent des difficultés à obtenir un visa pour se rendre en France et maintenant ils sont confrontés à une loi française qui les empêche de sortir suffisamment de fonds d’Algérie pour racheter les Moulins Maurel. Ses ex-salariés font appel au soutien politique et diplomatique du gouvernement pour débloquer la situation.

Petite histoire des Grands Moulins Maurel

1860 : Joseph Maurel fonde les Grands Moulins Maurel, le 3ème Moulin de France.

2008 : Les Grands Moulins Maurel, appartenant jusqu’alors à Panzani, sont rachetés par le groupe agroalimentaire NutriXo. Ce dernier signe un contrat de 5 ans avec Panzani pour la production de 55 000 tonnes de semoule par an.

Fin 2008 : NutriXo ferme la Grande Semoulerie de l’Ouest à Angoulême.

2011 : NutriXo supprime la production de farine des Moulins et annonce la rupture du contrat avec Panzani pour la production de 55 000 tonnes de semoule par an. Cette production représentait 70% de la production du site.

6 septembre 2012 : Première réunion d’information sur la fermeture des Moulins en novembre 2013.

29 novembre 2013 : La direction des Grands Moulins Maurel clôt officiellement ses portes et licencie ses 64 employés. Le soir même, les salariés se promettent de ne pas abandonner les Moulins et de se battre jusqu’à trouver un repreneur.

20 décembre 2013 : Le PSE, soumis par la direction et fortement contesté par le personnel, est validé par la justice.

28 avril 2014: La direction de NutriXo indique dans un communiqué qu’"après 21 mois de recherche d'un repreneur de l'activité […] aucune offre sérieuse n'a été communiquée à la société GMM."

2 octobre 2014 : Les ex-salariés des Moulins sont évacués de force par les CRS.

6 octobre 2014 : Quatre jours plus tard, ils réoccupent le site.

25 octobre 2014 : Les ex-employés organisent une journée porte ouverte pour sensibiliser et mobiliser la population à leur combat pour la survie des Moulins. Mais cette dernière n’a pas beaucoup de répercussions…

9 février 2015 : Les repreneurs algériens obtiennent enfin leur visa pour se rendre en France.

 

Les Moulins Maurel victimes d’un complot ?

A en croire cet historique, on dirait que NutriXo et Panzani ont tout orchestré pour arriver à la fermeture définitive des Moulins Maurel. Pourquoi le fabricant de pâtes Panzani se sépare-t-il des Moulins en 2008 ? Et pourquoi rompt-il avec la minoterie en 2011 son contrat de 5 ans pour la production de 55 000 tonnes de semoule par an ? Cela permet en tout cas à NutriXo d’avancer que « la pérennité de l’exploitation du site n’est plus assurée » et à expliquer la fermeture, soi-disant inévitable, des Grands Moulins Maurel. Par ailleurs, on note que ce n’est pas la première fois que NutriXo ferme un moulin français : en 2008, il arrête la production de la Grande Semoulerie de l’Ouest à Angoulême. Le groupe alimentaire voudrait se reconvertir dans les surgelés, un marché qui rapporterait bien plus que faire tourner des moulins à farine et à semoule en France. Hypothèses ou réalités ? Au lieu d’entretenir le mythe, NutriXo devrait apporter des explications à ses ex-salariés. Le groupe a peut-être pensé que la situation serait acceptée sans trop de difficultés, mais « il est tombé sur un os : nous », stipule un ex-salarié des Moulins. De plus, le fait de ne pas vouloir donner d’explications renforce l’idée que NutriXo a quelque chose à cacher. Maintenant que les  Moulins ont de sérieux repreneurs, le gouvernement ne peut plus envoyer les forces de l’ordre pour faire évacuer l’usine.

 

Quand est-ce que le voile sera levé sur cette affaire ? Les ex-salariés n’apprendront certainement jamais la vérité, mais NutriXo leur doit justice et doit finir par accepter que les Moulins survivront. Cette lutte est à saluer et permet de remettre en question, une fois de plus, le devenir de l’industrie française. 

 

 


[1] Etude publiée le 28 février 2015 par Trendeo, société de veille économique, créateurs de l'observatoire de l'emploi et de l'investissement en France.

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