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Curatrice de « Van Lévé : Visions souveraines des Amériques et de l’Amazonie créoles et marronnes (Guadeloupe, Martinique, Guyane et Haïti)». Directrice artistique de Nuit Blanche 2024.

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Billet de blog 28 janvier 2026

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Pour une souveraineté culturelle caribéenne française

L'inauguration d'expositions du musée du Quai Branly et du musée du Louvre, dans et sur la Caraïbe française, est suffisamment remarquable pour que l’on y prête attention. Reste maintenant à trouver de nouvelles formes de réciprocité pour faire valoir dans l’hexagone des savoirs scientifiques nourris d’une expérience située, programmée par des institutions de la Caraïbe française.

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L’inauguration, le mois dernier, à quelques jours d’intervalles, d’expositions initialement conçues par le musée du Quai Branly et le musée du Louvre, dans la Caraïbe française, autour du patrimoine de cette région, est suffisamment remarquable pour que l’on y prête attention.

Le Quai Branly présente en Martinique, à la Fondation Clément, « Aux origines de la Caraïbe. Taïnos et Kalinagos », exposition essentiellement archéologique sur les premiers peuples de la Caraïbe - version augmentée de « Taïnos et Kalinagos des Antilles », montrée dans l’institution parisienne en 2024. Le Louvre, quant à lui, a ouvert en Guadeloupe, au Mémorial ACTe, « Guillon Léthière  (1760-1832). Né à la Guadeloupe », une exposition autour d’une figure importante, quoique longtemps minorée, du néo-classicisme français - dernière itération de l’exposition itinérante présentée au Clark Art Institute à Williamstown (États-Unis) en 2024, puis au Louvre en 2025. Il est à noter que la Fondation Clément, fondation d’entreprise du Groupe Bernard Hayot et le Mémorial ACTe – Centre caribéen d’expressions et de mémoires de la traite et de l’esclavage, n’ont certes en commun, outre leur ancrage caribéen, que leur stature internationale et capacité à conserver et exposer des œuvres d’art. Elles s’opposeraient même plutôt dans leurs enjeux, au-delà du statut privé de l’une et public de l’autre.

Il y a bien sûr du bon sens, et de la vertu, à ce que le patrimoine culturel et artistique de la Caraïbe et de l’Amazonie française leur revienne, fût-ce sous la forme d’expositions temporaires. Des vols récents d’objets en provenance de la Caraïbe ou de l’Amazonie, perpétrés dans les institutions hexagonales mandatées pour les protéger, témoignent de la fiabilité toute relative de cette patrimonialisation hors-sol. Citons le vol de pépites d’or natif de la Guyane au Muséum national d’Histoire naturelle. Des demandes de restitution d’autres objets encore témoignent par ailleurs du désir des peuples et institutions de ces territoires d’être responsables de leur patrimoine. Mentionnons ici les demandes de restitution, par la Guyane, de restes humains kali’na, au même Muséum national d’Histoire naturelle.

Quoique augmentées d’œuvres de collections régionales, permettant ainsi un ancrage situé de cette restitution mémorielle, ces expositions n’en demeurent-elles pas moins principalement des faire-valoir des institutions hexagonales ? Des partenariats plus égalitaires avec les institutions martiniquaise et guadeloupéenne qui les accueillent, ne devraient-ils pas permettre une meilleure mise en valeur de leurs productions scientifiques propres? Somme toute, les institutions culturelles hexagonales, sous couvert de « collaboration », assigneraient-elles leurs homologues de la Caraïbe française au rôle de consommateur plutôt que producteur de leur propre savoir sur leur culture et patrimoine ? Ces institutions hexagonales, confèrerait-elles aux institutions caribéennes qui les accueillent un tel prestige et sentiment d’accomplissement, qu’elles en dissiperaient toute velléité de prise de contrôle, et de reprise de pouvoir sur l’écriture de leur l’histoire et présentation de leur patrimoine? Scénario assignant ainsi aux unes et aux autres, institutions hexagonales comme caribéennes, les rôles immuables d’un éternel recommencement colonial.

Organisée sous l’autorité scientifique d’André Delpuech, Conservateur en chef du patrimoine spécialiste des sociétés amérindiennes, une exposition sur les arts Taïnos et Kalinagos ne pouvait être confiée à des mains plus expertes. Fondateur du service régional de l’archéologie précolombienne et coloniale en Guadeloupe, ce Guadeloupéen honoraire est par ailleurs un grand caribéaniste. La Fondation Clément est, elle, coutumière de collaborations avec de grandes institutions nationales telles que le Musée national d’art moderne – Centre Pompidou pour l’exposition rétrospective d’Hervé Télémaque en 2016. Ensemble, ils prépareraient une nouvelle itération de l’exposition Paris noir dont la Fondation Clément était partenaire de la version parisienne…et une exposition sur la Caraïbe française à la faveur du vacuum laissé par l’annulation, par le Centre Pompidou-Metz, de l’exposition Van Lévé sur ce même sujet.

En Guadeloupe, l’exposition Guillon Lethière a pour co-commissaires l’historienne de l’art et Professeure en Histoire de l’art Christelle Lozère et l’historien et Professeur d’histoire Frédéric Régent, tous deux d’origine guadeloupéenne, en trio avec Marie-Pierre Salé, conservatrice au Louvre. SI la collaboration du Mémorial ACTe avec le musée du Louvre est une première, c’est la deuxième fois qu’une exposition d’un grand musée national français sous la présidence de Laurence des Cars y est montrée - la première fois ayant été en 2019 avec Le Modèle noir, de Géricault à Picasso du Musée d’Orsay – alors sous la présidence de Laurence des Cars.

Au programme du Mémorial ACTe comme de la Fondation Clément se profilent à l’horizon des expositions conçues par une nouvelle génération de commissaires et historien·ne·s de l’art antillaises et antillais sur des sujets caribéens pour lesquels ils et elles sont des autorités scientifiques. Ainsi de Peindre à la Martinique. Une histoire de l'art décentrée (1765-1943), organisée à la Fondation Clément, en collaboration avec le Musée du Quai Branly sous le commissariat de Lozére. Si un tel projet et les autres ainsi pressentis augurent de la direction vers laquelle les institutions caribéennes concernées se tournent, à quand la programmation d’expositions originaires d’institutions de la Caraïbe française au Quai Branly, au Centre Pompidou et au Musée du Louvre ? Quelle forme de réciprocité pourrait exister pour faire valoir dans l’hexagone des savoirs scientifiques nourris d’une expérience située dans un rééquilibrage vertueux des relations transatlantiques ? Ne serait-ce pas salutaire à l’heure du regain hégémonique états-unien dans la région, auquel ces territoires français des Amériques pourraient faire rempart ?

Claire Tancons est curatrice de Van Lévé : Visions Souveraines de la Caraïbe et de l’Amazonie Créoles et Maronnes. Elle a été conseillère scientifique pour l’art contemporain de l'exposition Aux origines de la Caraïbe. Taïnos & Kalinagos.

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