la médecine générale va disparaître: appel au secours d'un médecin généraliste

Madame la Ministre de la Santé, Monsieur le Directeur Général de la Caisse Nationale de l'Assurance Maladie,
J’ai appris hier qu’encore un de mes collègues, quinquagénaire comme beaucoup d’entre nous, vient de dévisser sa plaque. Je le cite « Ce jour, j'ai reçu un accord pour un 50% de coordonnateur d'EHPAD* (maison de retraite) avec une rémunération horaire très sensiblement supérieure à celle d'un MG et sans doute un peu moins de stress (je verrai). Je passerai à 80% dans quelques semaines (28h/semaine) et avec quelques vacations au centre d'orthogénie, je gagnerai en 40 heures ce que gagne un MG en 50 heures (un MG Français, pas anglais ;-)) »
Ce médecin était pourtant un ardent défenseur de la médecine générale, directeur d’un département de médecine générale, engagé sur plusieurs fronts.
Et les jeunes médecins ne s’installent plus.
Et pourtant on a toujours, autant qu’avant, besoin de médecins généralistes. Faites une enquête dans la population, écoutez ces maires qui font appel à des mercenaires pour trouver des solutions !
On nous montre, nous les Médecins Généralistes, comme avides d’argent, comme en demandant encore et toujours plus !
Si c’était le cas, vous auriez des volontaires pour aller faire 60 consultations par jour 6 jours sur 7 dans ces zones désertiques où sont supprimés des bureaux de poste et des écoles.
Il va peut-être falloir que vous fassiez enfin un jour un peu de sociologie :

Le médecin généraliste de demain
, Monsieur van Roekeghem, Madame Bachelot, c’est une femme 9 fois sur 10, qui a pris ses études à cœur, qui prend son métier à cœur, mais qui a à cœur aussi d’avoir une vie personnelle, une famille, des enfants, une vie sociale, des vacances.
Elle ne navigue pas non plus dans les hautes sphères du pouvoir où le grand jeu est d’être partout à la fois sans jamais être nulle part. Elle a les pieds dans la glaise et le cœur bien accroché pour accompagner souvent l’insupportable, la maladie, la mort, les dépressions, le chômage, la misère, l’égoïsme, l’indifférence, enfin, tout ce qui fait le genre humain, parce qu’elle est récompensée par la reprise de la santé, la reconnaissance, la vie, l’amour, la joie de temps en temps.

Le métier de généraliste de demain, ce seront deux femmes pour un médecin homme maintenant
, qui partira, parfois dans un cercueil, épuisé par des semaines de 60 heures et plus, des consultations à la chaîne et durant 12 heures par jour ou plus son cabinet médical pour seul horizon. Elle travaillera 40 heures par semaine, comme les praticiens hospitaliers ou les médecins conseils (consultations + visites + travail hors consultation), verra 20 à 25 patients par jour maximum. Ses dossiers seront bien à jour pour permettre à sa collègue de prendre la relève en son absence. Même, elles travailleront en harmonie (réunions de concertation, groupe d’échange de pratiques) avec les médecins des villages environnants, avec aussi les autres professionnels de santé, ça s’appellera un pôle de santé. Elles seront enseignantes, maîtres de stage, pour faire connaître et aimer ce métier exigeant mais passionnant.
Elle pourra rentrer chez elle le soir, dans le village où elle exerce si ça lui plaît, mais plus loin, dans une ville, si c’est plutôt là que sa vie personnelle l’attend.

La Généraliste de demain aura une assistante 35 heures par semaine pour elle toute seule, qui lui évitera de répondre au téléphone à toute heure du jour, qui l’aidera à gérer son informatique, fera tout ce qu’elle n’aurait jamais le temps de faire. Il n’y aura plus de dossiers incomplets, les vaccins seront à jour, les courriers faciles à trouver, les alarmes toutes fonctionnelles. L’assistant(e) planifiera les actions de prévention, les dépistages, comme par exemple celui de l’hypertension (automesure tensionnelle). Durant la pandémie grippale, elle ne sera jamais seule à son cabinet. N’oublions pas que dans d’autres pays d’Europe, l’assistance moyenne par médecin est d’un rapport >2 (0,3 en France)
Regardez le reportage qui a été fait en Corrèze, regardez cette belle jeune interne en médecine, imaginez-la, un seul instant, dans ce village, toute seule au milieu de nulle part… Autant se faire nonne avec vœu de chasteté, de solitude, condamnée à la continuité des soins 12 heures par jour, 5 ou 6 jours par semaine, avec aussi des gardes, parce que bien entendu, c’est aussi pour cela que l’on compte sur elle. Avec des habitants qui parlent de coercition : vont-ils prendre les armes pour qu’elle ne quitte plus jamais leur village ?
Mais la Généraliste de demain n’existe pas, elle est un impossible rêve, Monsieur le Directeur Général, Madame la Ministre, parce que vous avez décidé que vous n’en vouliez pas, vous l’avez sacrifiée sur d’autres autels.
Parce que cette façon de travailler dont veulent les jeunes médecins, est incompatible avec le mode et le montant de la rémunération actuelle, qui permet juste de bien faire vivre l’ancien modèle du Médecin Généraliste, vous savez, cet homme pressé qui n’a pas vu grandir ses enfants (Dieu merci, sa femme y veille), et qui va faire un infarctus massif à la veille de la retraite…, parce que l'enseignement de la médecine générale est reconnu en théorie mais n'est pas reconnu dans les faits.
Et ce ne sont pas vos pitoyables CAPI (Contrats d’Amélioration des Pratiques Individuelles) qui pourvoiront au grain. Si 8000 médecins les ont déjà pris, c’est uniquement par pragmatisme.
Monsieur le Directeur Général, Madame la Ministre, vous avez dans les mains la possibilité de refaire vivre la médecine générale. Rappelez vous que nous avons dans nos rangs dix départs (retraite, décès ou changement d’activité) pour une installation, qu’un premier départ dans une commune est le signal de la désertification à venir.

Vous avez octroyé à la médecine générale à peine 3% du budget de la sécurité sociale
. Les seuls médecins généralistes qui ont des revenus leur permettant de se faire assister de façon conséquente sont tout sauf des modèles pour les jeunes médecins.
Créez des forfaits « cabinets médicaux » , au pro rata de l’investissement des médecins, proposez aux médecins de choisir entre le système actuel sans plafonnement du nombre d’actes et une rémunération pour moitié à la capitation avec plafonnement des actes, permettez ainsi aux médecins qui ont une vision moderne de notre métier de s’organiser correctement. Ceux qui ne sont pas encore prêts à dévisser leur plaque pourront enfin réaliser ces cabinets médicaux attractifs auxquels ils ont renoncé depuis la suppression de l’Option Référent. Ils pourront alors passer le flambeau à ces jeunes médecins qui oseront alors tenter l’aventure de la médecine générale.

Monsieur le Directeur Général, Madame la Ministre, la balle est dans votre camp. Il reste peut-être une toute petite chance. Il serait regrettable que votre passage aux commandes soit marqué par la disparition de la Médecine Générale.
Docteur Hélène Baudry,
Médecin Généraliste,
Présidente de l’Association Nationale des Médecins Référents (AMedRef)
Membre du Conseil de l’Ordre du Morbihan (commission conciliation et accueil des jeunes médecins)
Enseignant Généraliste, maître de stage
* EHPAD : établissement d'hébergement pour personnes âgées dépendantes = maison de retraite médicalisée

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