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Billet de blog 29 nov. 2021

Après la colère, la reconstruction. Nous en sommes capables en Guadeloupe

Le CIPPA (Comité d’initiative pour un projet politique alternatif) réagit à la déclaration du ministre des Outre-mer « le gouvernement est prêt à parler de l’autonomie de la Guadeloupe » et face à l’urgence de sortir la Guadeloupe de l’engrenage, avec des propositions concernant l'autonomie et un appel à la concertation entre les forces politiques, syndicales, associatives et la société civile.

Clara PALMISTE
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Le climat social de ces derniers mois ponctués par des manifestations contre le passe sanitaire, l’obligation vaccinale, la suspension des soignants non vaccinés et les récents mouvements de protestation sur les barrages érigés dans les lieux stratégiques de la Guadeloupe révèlent un profond malaise social, politique et économique. La gestion sanitaire est l’arbre qui cache la forêt.

Cette colère, il faut cependant l’écouter, la comprendre, tout en refusant la violence de part et d’autre. Elle doit nous pousser à chercher des solutions et non nous diviser ou attendre, impuissants, qu’une solution extérieure tombe du ciel. Les récents propos du ministre des Outre-mer, sur la possibilité d’une autonomie octroyée à la Guadeloupe, nous interpellent.

Cette colère qui ne s’exprime pas dans des termes purement politiques réclame bien un changement. Elle souligne la prise de conscience du décalage entre ce que nous sommes sur le papier et le traitement qui nous est réservé ; un déphasage entre la manière dont les politiques locales ont géré et continue de gérer notre territoire et ce que les populations vivent au quotidien ; une dissonance entre une extrême dépendance extérieure, des financements qui ne bénéficient pas toujours à la majorité et des savoir-faire et compétences non valorisés sur le territoire ; une rupture entre les institutions censées agir dans l’intérêt général, mais qui en réalité manquent de connaissance sur les populations et qui n’ont établi jusqu’ici que de faibles liens avec d’autres structures citoyennes, associatives présentes sur le territoire ; une fracture entre un discours et une représentation médiatique, institutionnelle, politique qui ne reflètent pas toutes les composantes de la société guadeloupéenne ; une distance entre NOU (nous) et YO (eux) qui est mise en avant sur des bases historiques, culturelles, générationnelles et sociales.

Qu’on l’admette ou non, c’est ce que cette colère exprime à sa façon.

Ces mouvements sociaux montrent un paradoxe qu’il faut chercher dans l’inadéquation des politiques décidées depuis Paris et les réalités du territoire guadeloupéen.

D’un côté les Guadeloupéens réclament des droits et une égalité de traitement en tant que citoyens français, car les lois de la République ne sont pas toujours appliquées en respectant les populations (on l’a vu avec le scandale de la chlordécone, la teneur en sucre dans certains aliments aux Antilles par rapport à l’Hexagone, la gestion catastrophique de l’eau, des sargasses, les dysfonctionnements du système de santé, la gestion de la crise sanitaire, etc.) et de l’autre, des revendications pour un respect des spécificités propres à notre territoire.

Cela montre que le statut sous lequel nous sommes ne convient plus et qu’il faut des propositions concrètes pour un changement statutaire qui permettront à la Guadeloupe de prendre en main sa destinée.

La crise sanitaire, la crise économique, la colère des jeunes qui se manifestent actuellement requièrent une mise à plat du système social, politique, économique, des pratiques éducationnelles : en 2009, il y a eu des propositions, des promesses, mais tout cela n’est pas allé bien loin, car nous fonctionnons encore dans le même cadre.

Le CIPPA s’évertue à dire depuis plus de 10 ans, que ces changements ne peuvent se réaliser que dans le cadre d’un changement statutaire, qui est d’ailleurs prévu dans la constitution française : les collectivités régies par l’article 74 peuvent être habilitées à fixer elles-mêmes les règles applicables sur leur territoire quand elles sont justifiées par des nécessités locales en faveur de sa population (fiscalité, culture, formation, accès à l'emploi, protection du patrimoine foncier, etc.).

Seulement, jusqu’ici tout a été fait pour écarter cette possibilité, tout a été fait pour dissuader les populations de se préparer et de s’orienter vers cette voie.

Certains ont brandi l’épouvantail d’Haïti (première République noire, dont la situation n’a cessé de se dégrader), du chaos, s’enfermant dans la peur du changement. Pourtant, cette autonomie qui constitue un premier pas (il ne s’agit pas d’indépendance) nous met face à la nécessité d’une reconstruction, d’une reprise en main urgente de la gestion d’un territoire avec ses spécificités. Dans le cadre d’un territoire autonome, qu’est-ce qui change ?

Nous restons Français disposant de nos droits civiques, du droit électoral, de nos libertés publiques, de la conservation de la monnaie, etc.

Alors pourquoi tant de peur ? Pourquoi n’y-a-t-il pas une plus forte adhésion de la population à cette possibilité de changement statutaire ?

Le changement fait peur en général, surtout quand il est porté par des personnes qui n’inspirent pas confiance. Le taux d’abstention aux dernières élections régionales montre une défiance de la population envers la politique actuelle, une politique qui ne reflète pas les aspirations, ni les besoins des Guadeloupéens et ne propose pas d’alternatives pour une gestion différente du territoire.

La Guadeloupe a besoin d’hommes et de femmes intègres et responsables qui comprennent cette nécessité de changement, de ce premier pas nécessaire à sa reconstruction.

Le CIPPA a fait des propositions concrètes qui peuvent sortir la Guadeloupe de cet engrenage, car l’économie, le social, le culturel sont intimement liés.

On ne peut concevoir une industrie culturelle dynamique et source de richesses, dans l’état actuel du tissu économique, de sa forte dépendance envers l’extérieur, et avec les clivages sociaux qui secouent la société antillaise. Il faut que nous exploitions mieux nos ressources naturelles (ressources marines, géothermiques, éoliennes, agricoles) et protégions mieux notre environnement, notre marché intérieur source d’emplois, que nous accordions davantage de moyens à la création d’industries propres, à la culture ; que nous changions notre rapport à l’éducation, modifions les filières de formation et professionnelles pour qu’elles répondent mieux aux besoins du territoire et permettent l’insertion de notre jeunesse, que nous soutenions les personnes les plus fragiles pour qu’elles s’en sortent ; que nous favorisions la concertation et le dialogue plutôt que la confrontation.

On ne peut pas laisser la situation pourrir pour agir, mais anticiper et aller plus loin, pour que cela débouche sur des propositions et des solutions viables sur le long terme.

Et l’autonomie est une voie qui requiert des engagements, des hommes et des femmes responsables qui se concertent pour définir les « voies et les moyens » de sa réalisation.

Dans la bouche de certains, l’autonomie reste une coquille vide (car ils n’en connaissent pas les mécanismes), ou est lancée comme un défi ou une provocation pour voir si nous en sommes à la hauteur. Pourtant, d’autres régions (La Polynésie française, Saint-Barthélemy, Saint-Martin, Saint-Pierre-et-Miquelon) ont déjà emprunté cette voie et il n’y a pas eu d’effondrement de leur système social et économique. Oui, nous en sommes capables. Reprenez le programme du CIPPA lors des dernières élections et ses propositions en faveur de l’emploi et de l’exploitation des ressources du territoire qui ont été formulées dans ce sens :

- une agriculture avec plus de biodiversité, en sortant des monocultures, en encourageant la diversification agricole et en incitant à une mise à disposition d’une partie du foncier non exploité, une meilleure organisation et gestion de la production agricole et le développement de l’agriculture biologique. Valorisons les atouts des territoires de l’archipel, maîtrisons mieux la gestion des stocks pour atteindre l’autosuffisance alimentaire.

-adaptons notre territoire au monde de demain où l’énergie deviendra de plus en plus rare en diversifiant les choix dans la production d’énergie sur place (solaire, éolienne, hydraulique, géothermie, biomasse). Créons un office de la sobriété énergétique promouvant des solutions alternatives.

-dynamisons la production guadeloupéenne à travers, entre autres, des incitations fiscales et la révision des exonérations de taxes accordées aux grosses sociétés (octroi de mer), afin de mieux financer les recettes des communes.

-pour diminuer les prix sur les produits de premières nécessités, demandons à l’État conformément à l’article 410.2 du code du commerce, la publication d’un décret en Conseil d’État pour réglementer les prix après consultation de l'Autorité de la concurrence.

-structurons le secteur touristique en aménageant des stations thermales et en développant le tourisme intérieur. L’établissement d’un annuaire des compétences et des petites entreprises artisanales et agricoles sera l’occasion de faire un bilan des ressources du territoire. Protégeons nos savoir-faire par le financement de dépôt de brevets, en échange d’une exploitation locale.

-en matière de formation et d’emploi, redéfinissons les priorités, en particulier pour les jeunes, pour les métiers de la mer, les domaines de la créativité et renforçons le dispositif de validation des acquis de l’expérience. La création d’entrepôts francs et privés (magasins dans l’enceinte du port loués ou cédés à titre gracieux ou à faible coût) permettra aux artisans de stocker leurs matières premières ou produits semi-finis.

-améliorons les transports collectifs -électriques, décarbonés-, développons le transport maritime et restaurons les axes de transports alternatifs (routes piétonnes et pistes cyclables) dans le cadre de la continuité territoriale. Renouvelons le parc automobile avec des véhicules plus propres en aidant à l’achat de véhicules électriques.

- pour en finir avec la pénurie d’eau, investissons massivement pour le changement des canalisations et construisons des usines de dessalement d’eau de mer à osmose inverse fonctionnant à l’énergie solaire à Marie-Galante, Désirade, les Saintes et dans le Nord Grande-Terre. Par ailleurs, il faudrait accentuer les aides à l’installation de citernes de récupération d’eau de pluie, supprimer l’octroi de mer sur l’eau et demander à l’État la suppression de la TVA sur l’eau.

- gérons mieux nos déchets, améliorons les centres de tri, de collecte et développons des filières de recyclage de certains déchets.

- améliorons le contact humain dans les relations entre administrés et administrations / collectivités, en accompagnant les usagers dans leurs démarches, en améliorant la qualité des services publics. ETC.

C’est un vaste programme : il faudra s’y mettre tous ensemble, en privilégiant la transparence, le dialogue, l’efficacité. Mais tout cela ne peut se faire dans le chaos : il faut d’abord que le gouvernement règle des questions urgentes qui relèvent de sa compétence et pour lesquelles il n’a proposé aucune solution pour un retour à la paix sociale !    

Le CIPPA en appelle à la concertation entre les associations, syndicats, partis politiques, société civile, autour d’une plateforme de propositions pour poser les bases du changement en Guadeloupe.

Clara Palmiste (Porte-parole du CIPPA)

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