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Billet de blog 27 nov. 2012

Uchronie 2039

Non, la vie n’est pas ennuyante ! Le monde n’est pas encore vidé de tout son sang, de tout son pétrole ni de toute son énergie ! Sur cette terre dont on nous prédit l’implosion, les gens autour de vous sont encore bien vivants, incandescents même, pris dans la flamme de leurs rêves.

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Non, la vie n’est pas ennuyante ! Le monde n’est pas encore vidé de tout son sang, de tout son pétrole ni de toute son énergie ! Sur cette terre dont on nous prédit l’implosion, les gens autour de vous sont encore bien vivants, incandescents même, pris dans la flamme de leurs rêves. Et ce ne sont pas des paroles en l’air. Tandis que le 21 décembre 2012 approche, certains osent encore se projeter dans un avenir et voir loin, plus loin que l’Europe et son 2020, loin jusque dans le pari si petit au bout de la lorgnette de l’an…2039. Incroyable, me dira-t-on ? Le meilleur est à venir. Mais où exactement, par quelle route le rejoindre ? Je ne ferai pas de mystère : le chemin qu’il vous faudra prendre est celui…du cimetière. Mais croyez-moi, rien de glauque dans tout cela. C’est une explosion qui vous attend, l’espérance à plein phares, une fulgurance de génie - pour ne pas dire l’homme réinventé!

Le lieu de l’effarement se trouve sur les pas de qui s’aventurera au cimetière Montparnasse. Cimetière bien connu, ancien champ où subsiste encore comme signe de la campagne disparue, un beau vieux colombier. Le champ n’est plus un champ, mais le fouillis des tombes garde toujours quelque chose de la botte de foins. Et d’ailleurs, qui regarde vraiment les tombes des inconnus, quand ce n’est pas celle du soldat, d’une personne célèbre ou d’un proche parent ? Toutes ces tombes autres que celle pour laquelle on est venu, ne sont-elles pas aussi anonymes, et parfois aussi invisibles que si elles étaient elles-mêmes comme ce qu’elles contiennent enterrées sous terre ?

Peut-être les cimetières seraient-ils cependant regardés d’un tout autre œil si l’on s’apercevait que certains de ces morts sont toujours vivants, et que ceux dont les noms sont couchés sur les tombes se promènent bel et bien comme vous comme moi sous le ciel, au grand jour, qu’ils sont peut-être cette silhouette qui s’arrête là-bas, à l’ombre du cyprès.

Car il est une tombe, au cimetière Montparnasse, qui porte une inscription propre à fracasser la pierre, à faire s’ouvrir en deux le sol sous vos pieds, à faire se suspendre les arbres au ciel, cime la première. Il est une tombe à vous faire douter de la réalité, de votre existence, de celle du temps et de celle du cimetière. A vous faire douter de l’heure qu’il est et du calendrier, de la légèreté de la pierre et de toutes les conventions.

Je n’irai pas par quatre chemins. Au cimetière Montparnasse, il est une tombe révolutionnaire à vous en faire perdre la raison. En ce 27 novembre 2012, à l’heure où j’écris, cette tombe comme le journal de la quarantième heure m’annonce avec l’impassibilité la froideur qui sied à la pierre  que XY – coup de tonnerre – est né en 1974 et mort…en 2039.

On aura beau faire cent fois le tour de soi, briser sa montre, essuyer ses lunettes et les replacer, épousseter ses cils et les replacer, implorer le ciel et toucher la pierre pour vérifier la profondeur de la trace, en appeler au regard d’un ami pour vérifier que l’on n’est pas fou, on ne pourra pas se contenter de  masquer d’un mouchoir la provocation tourneboulante que représente cette inscription.

Quelqu’un a donc réussi le tour de force d’inscrire dans la pierre l’année de sa mort, d’entamer de son marteau-piqueur la plaque jusqu’alors lisse du temps et d’y apposer ainsi la marque d’une volonté de fer. Court- circuit du cerveau qui regrette presque d’avoir laisser traîner son œil dans les coins comme il le fait tous les jours. C’est comme un caillou qu’on aurait ramassé négligemment par terre et qui soudain ne veut plus se détacher de la main et s’y incruste. On ne sent plus que lui.

Pour extraire le caillou et tirer ça au clair, on téléphone le lendemain au bureau du cimetière. A-t-on entendu parler d’une tombe qui a le culot de construire un pont vers l’avenir, tandis que toutes s’abîment religieusement dans le trou du passé ? A-t-on entendu dire qu’un homme aujourd’hui ose penser qu’il va pendant tout ce temps survivre à la crise économique, aux coups de pic pétrolier, à la famine généralisée, à la pénurie d’eau, au TSCG, à la déforestation, au bourbier de Notre-Dame-des-Landes et au réchauffement climatique ?? Est-il vrai que quelqu’un prenne ainsi, dans notre naufrage, un crédit sur le destin de rescapé ? Ainsi donc un homme a le génie de se dresser contre la pierre et le service des cimetières, contre l’ordre du temps et l’absurdité imparable du monde, contre le poids de tout ce que nous pensons savoir, et contre celui tout aussi lourd de ce que nous pensons ne pas savoir, et l’on ne serait pas au courant?

Oui, nous répond-on, oui – et la voix au bout du fil est toute gênée et contrite de pouvoir malgré elle accoucher d’une telle montagne – oui l’on est au courant (on sent dans son intonation la culpabilité d’un fonctionnaire du service intersidéral des morts et des naissances pris en flagrant délit de défaillance). Mais où est donc la cause de cette inadvertance, comment a-t-on pu laisser un pauvre mortel graver dans la pierre la date de son décès, n’est-il pas - pauvre mortel - du fait même de l’ignorer, se confond-il avec Dieu, a-t-il fait un coup d’Etat ?

Mais non. Pour renverser une montagne et faire venir se lover comme un chat docile l’avenir dans la pierre, pour faire crier le roc, il n’y a que la légèreté d’un rêve prémonitoire, la suprême légèreté d’un rêve. Un rêve, qui s’inscrit avec une telle force dans le cœur de l’homme, qu’il envoie tout valser – fin du monde, conventions, promeneurs du dimanche et administration – pour faire que son rêve devienne…éternité. Si une telle uchronie est encore possible, qu’attend-on alors, utopie, pour foncer dans tes portes ?

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