Salauds d'étrangers !

Lampedusa, Malte, la Grèce. Chaque jour, des centaines de migrants sont repêchés en mer. Beaucoup meurent noyés. Ça ne change rien. La forteresse Europe est bouclée. Les survivants sont renvoyés chez eux ou bien certains échouent, dans notre région, dans la jungle de Calais. À la misère, à la pauvreté, à l'arbitraire, certains répondent : « Pauvre naïf, t'as qu'à les accueillir chez toi. »

 

Faut-il accueillir tout le monde ?

C’est, paraît-il, le bon sens populaire. Je veux bien, mai je n'ai pas la place. J'ai bien une p'tite caravane au bout du jardin. Mais je ne peux pas héberger tout le monde.

P'têt que pour la pléthore de candidats à la présidentielle, ce serait plus facile chez eux ? Ces SDF - sans difficultés financières - peuvent se consacrer exclusivement à la politique sans avoir besoin de travailler. Mais ils sont trop occupés à tricoter le pull bleu-marine à la p’tite entreprise Le Pen, la richissime société familiale de Montretout qui fait sa pelote auprès des smicards et autres chômeurs. Je me souviens de l'époque où l'immigration, c'était les Polaks, les Portos, les Espingos et les Ritals. À Dunkerque, on disait qu’à Saint-Pol-sur-mer, ces derniers s'étripaient au surin, le soir venu, et que les Portos volaient la mobylette qui permettait au pue-la-sueur de base de se rendre au labeur chaque matin.

Puis les immigrés du Maghreb sont arrivés en masse, tirés du bled par les maîtres de forges, afin de fabriquer l'acier des Renault 8 ou des 2CV de nos congés payés à « l'Usinor » - ArcelorMittal, aujourd’hui, propriété d’un Indien, tout fout le camp…

Ils cohabitaient avec les Polaks, les Portos, les Espingos et les Ritals, dans les immeubles construits au chemin de grue, à Grande-Synthe, avec des appartements dépourvus d’insonorisation, histoire d'interdire aux travailleurs postés de dormir la journée et de les garder à portée de main. Dame ! Trop de confort à l'ouvrier, ça le renvoie à sa fainéantise naturelle. Il y avait aussi les « Françaisdesouche », venus de Lorraine, du bassin minier du Pas-de-Calais et de la Flandre profonde, ces derniers passant de la culture de la betterave à celle de la fonte des hauts-fourneaux.

Et tout ça ça a fait de bons Dunkerquois...

… Bon gré, mal gré, à la pogne des patrons, certes, mais qui ont appris le « vivre ensemble ». Karsmarsky, Lopes, Frachetti, Gomez, Klein, Vandenkoornhuyse, El Machkouri et Durand en ont chié et en chient encore pour laminer les barres d'acier rouge avec leurs mains d’or (merci Bernard). Le bleu de travail, ça gomme recta les différences...

Toutes ces victimes des 3X8 se sont coulées tranquillou dans le creuset collectif, petit à petit. Comme disait l'autre « il faut laisser du temps au temps. » Mais il paraît que, tout de suite, maintenant, désormais, là, à l'instant, on n'a plus le temps, de gauche à droite, c’est la panique à bord. En 2017, les kommandos de la Marine de Saint-Cloud débarqueraient pour boulotter le pain de nos énarques. Il faut donc bouter le Maure hors de France !

Or, ces salauds d'étrangers ont fait autre chose que bouffer notre Sécu et notre RSA. Ils ont eu largement leur part dans la reconstruction de la France et son expansion économique.

La mémoire courte ?

On a aussi oublié les coolies chinois, venus travailler à Dunkerque et dans le Pas-de-Calais pendant la première guerre mondiale. Certains se sont même battus au sein des armées du Commonwealth. Il existe, d’ailleurs, un cimetière militaire chinois à Ruminghem, à quelques encâblures de la cité de Jean-Bart.

Les plus anciens d’entre-nous devraient rappeler, à toutes et tous, les jours sinistres de mai/juin 1940 qui ont vu défiler des milliers de réfugiés qui fuyaient les stukas, ainsi que les années sombres qui ont suivi. En 1945, on a vu le plus grand mouvement migratoire de tous les temps. En tous sens, l’Europe était traversée par des millions d’Européens en quête d’un endroit où se poser, refaire leurs vies, travailler, nourrir leurs familles, donner un avenir à leurs enfants. C’est bien l’Europe qui a donné au monde, pendant cinq ans, le terrible spectacle de la pire barbarie que l’humanité ait jamais connue.

Aujourd’hui, ils viennent d’Irak, de Syrie, de Libye ou d’ailleurs. Ils veulent aussi un avenir pour leurs enfants. Deux jours avant de rédiger ce texte, j’ai failli écraser un migrant qui traversait l’A16, à hauteur de Calais. Je l’ai évité de justesse. J’en suis encore tout retourné au moment où j’écris ces lignes. Il marchait résolument, sans regarder sur les côtés, malgré la circulation intense. Voulait-il mettre fin à sa souffrance ?

Bien sûr, c’est compliqué. Bien sûr, c’est difficile. Mais on se doit, avant tout, d’avoir un regard humain.

Jadis, Michel Rocard disait : « La France ne peut accueillir toute la misère du monde. » C’est vrai. On a oublié qu’il avait ajouté : « Mais elle doit en prendre sa part. » Les édiles de la cathédrale Saint-Albert (l’hôtel de la communauté urbaine de Dunkerque, du sobriquet d’Albert Denvers, député immortel de Dunkerque et fondateur de la CUD), se sont mobilisés aux côtés du Maire de Grande-Synthe dans la création du centre de réfugiés de La Linière. C’est bien et quand c’est bien, il faut le dire. Ça prouve que Dunkerque reste une terre d’accueil. Certains le déplorent, alors que nous devons en être fiers. Dunkerque mérite encore bien de la patrie.

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