Il y a 60 ans, disparaissait Alan Turing. Le 18 décembre dernier, la Reine d'Angleterre a grâcié le célèbre mathématicien anglais, condamné, en 1952, pour outrage aux bonnes mœurs en raison de son homosexualité. Il se serait « suicidé » deux ans plus tard en croquant une pomme imprégnée de cyanure. « Son génie a été mis en œuvre à Bletchley Park [principal site de décryptage britannique] pendant la seconde guerre mondiale où son apport a été décisif pour briser le code Enigma, contribuer à mettre fin à la guerre et sauver des milliers des vies. Sa vie a plus tard été assombrie par sa condamnation pour homosexualité, condamnation que nous considérerions aujourd'hui comme injuste et discriminatoire, et qui est désormais annulée. » - le Monde.fr du 24/12/13 - a déclaré le gouvernement britannique...
L'Einstein des mathématiques
Né en 1912, Turing est mathématicien, cryptologue et l'un des précurseurs de l'informatique. Très jeune, il manifeste une appétence exceptionnelle pour les sciences en général et les mathématiques en particulier. Entre les deux guerres mondiales, il invente les principes de programme et de programmation et conçoit la Machine de Turing, préfiguration abstraite d'une machine à calculer universelle. Ces concepts guideront la mise au point des ordinateurs après 1945. Un peu avant la deuxième guerre mondiale, son génie reconnu, il est choisi, avec d'autres jeunes cerveaux, pour suivre les cours de chiffre et de cryptologie à la Governement code & cypher school. Il rejoint, ensuite le centre secret de Bletchley Park où il est affecté à l'équipe chargée du chiffre de la fameuse machine Enigma utilisée par les nazis pour coder leurs transmissions. Il invente des méthodes mathématiques et améliore considérablement la Bombe, un calculateur électromécanique polonais, utilisée par les cryptologues du centre. Il finit par prendre la tête de l'équipe qui réussit à casser les codes allemands. Cette victoire décisive est connue sous le nom d'Ultra. Churchill disait : « c'est grâce à Ultra que nous avons gagné la guerre. » Mathématicien de génie et cryptologue de haut-vol, Turing est devenu un héros de guerre. Mais ses exploits ne seront connus que tardivement du grand public en raison du secret défense qui ne sera levé progressivement qu'à compter de 1970. Dès 1945, il travaille, avec d'autres précurseurs, à la création des premiers ordinateurs.
Victime d'homophobie institutionnelle
Turing n'a jamais caché son orientation sexuelle. Comme bien d'autres, ils connaît des aventures amoureuses. Mais un fait divers sordide va le conduire à un destin tragique. Suite à un cambriolage, dont il est d'ailleurs la victime – l'un de ses ex-amants avait indiqué le coup au cambrioleur qui, découvert, dénonce les deux amants en révélant leur homosexualité – il est arrêté et jugé sur la base de la loi britannique qui réprime l'homosexualité. Sa contribution à l'issue positive du dernier conflit mondial, ne pourra être exposée aux juges, en raison du secret défense cité plus haut. De plus, l'État considère que son homosexualité rend Turing vulnérable à des tentatives de retournement par les Soviétiques, au moment où la guerre froide bat son plein. Alan Turing est condamné et doit choisir entre la prison et la castration chimique. C'est cette dernière option qu'il retient. Pendant un an, il subira un « traitement » visant à réduire sa libido, avec de graves séquelles psychiques. Il est, en même temps, écarté définitivement de tous les grands projets sur lesquels il travaillait ou était susceptible de l'être. Le 7 juin 1954, il meurt suite à un empoisonnement au cyanure. Une pomme partiellement croquée est retrouvée à côté du corps. La thèse du suicide est officiellement retenue. La mère d'Alan Turing contestera toujours cette hypothèse.
La réhabilitation ?
John Graham-Cumming, un informaticien, lance une pétition en 2009 pour exiger la réhabilitation du mathématicien ainsi que des excuses du gouvernement de Londres. Si le Premier Ministre, Gordon Brown, exprime des regrets, le Ministre de la justice, Tom McNally refuse d'annuler la condamnation au motif qu'Alan Turing a été jugé sur la base des lois de l'époque. Malgré l'appui de nombreux autres scientifiques, ce prodige de la cryptologie ne sera jamais réhabilité. Il ne bénéficiera que d'une grâce royale qui n'annule en rien la décision judiciaire qui lui a été appliquée, contrairement à ce qu'affirme le gouvernement dans son communiqué de décembre dernier. En France, l'homosexualité a été très tôt dépénalisée, en 1791. Le Code Napoléon de 1810 ne reviendra pas dessus. Au Royaume-Uni, il faudra attendre 1967 ! Nous devrons donc encore patienter pour obtenir la réhabilitation d'Alan Turing. Pour paraphraser Fouché, « pire qu'un crime, les Britanniques ont commis une faute » Ils ont condamné Turing à une peine infamante, au nom d'une loi digne des pires dictatures. De plus, ils se sont privés des services d'un homme parfaitement loyal, qui était au faîte de son talent, loin d'avoir encore donné la pleine mesure de ses capacités. En lots de consolation, un mémorial a été érigé, en son honneur, à Manchester et une plaque commémorative apposée sur sa maison...