claude CLANET
Professeur émérite Sciences Humaines
Abonné·e de Mediapart

12 Billets

0 Édition

Billet de blog 11 mai 2012

claude CLANET
Professeur émérite Sciences Humaines
Abonné·e de Mediapart

Je cherche un homme Avant-Propos

claude CLANET
Professeur émérite Sciences Humaines
Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

SourceURL:file://localhost/Users/claudeclanet/Desktop/1%20H.doc

Je cherche un homme…

Avant-Propos

« Je cherche un homme »… c’est en clamant ces termes que Diogène (celui qu’on appela « le cynique ») se promenait nu, dans les rues d’Athènes, en plein midi, avec une lanterne à la main. « Un homme »… entendre par là un être qui corresponde, trait pour trait, à l’Idée d’Homme… à l’Homme en soi… à l’Homme vrai… En effet, le cynisme consiste en une radicalisation extrême de l’attitude critique initiée par Socrate… Diogène disciple de Socrate ?? Sans doute… mais pas tout à fait… « C’est Socrate en délire » dira Platon… ou, pour un philosophe d’aujourd’hui : « Diogène est à Socrate ce que le punk est au rock ! »  (L. Van Elslande)…

Bien entendu, je n’ai pas la prétention de me mesurer —moi à qui, il y a plus de cinquante ans, on refusa l’entrée en classe de philosophie— à ces penseurs anciens ou modernes… Si je me réfère au cynisme, c’est que celui-ci, par son rejet des normes, des convenances, des idées banales… manifeste une volonté de retour à la réalité de la nature. Par sa dérision cinglante il ridiculise certains usages, dévoile le caractère arbitraire de nos valeurs, celles-ci n’étant que préjugés, opinions infondées, conformismes frileux, intérêts pervertis… De ce fait, le cynisme aboutit à ouvrir, à travers les habitudes, les stéréotypes,  les idées reçues … une brèche vers le naturel… par une action violente, même si elle n’est que verbale et apparemment gratuite. Il jette un terrible soupçon sur tous les moyens ordinaires d’entrer en communication, de créer du lien social par les médiateurs habituels que sont le discours rationnel, le savoir, les rituels, la bienséance… ce que traduit un aphorisme de Philippe Bouvard : "Le cynisme finit par être le comble de la franchise dans une société d'hypocrites."

Mais pourquoi disserter ainsi sur le cynisme ? Je suis tout à fait incapable d’habiter dans un tonneau comme Diogène, et de me balader à poil dans les rues de Toulouse avec une lanterne allumée en gueulant : « je cherche un homme »… Les flics toulousains ­­— bien qu’on les dise plus sympas qu’ailleurs— m’auraient sûrement, vite neutralisé… Il me faut tout de même avouer que, dans une autre vie, devant des « élèves-professeurs » que j’avais pour mission de « former », je me suis de temps à autre surpris en train de tourner publiquement en dérision certains préjugés, opinions, idées reçues… dans le domaine de ce qu’on appelle « les savoirs »… Les savoirs trop souvent vénérés comme certitudes intangibles, de l’école maternelle à l’université… C’est donc tourmenté par cette sacralisation des savoirs transmis par des hommes encarcanés dans les institutions, que je me suis pris à évoquer Diogène et le cynisme.

Je voudrais en effet, en m’appuyant notamment sur des écrits  de « penseurs » contemporains, mener une réflexion générale —certes modeste—  sur l’émergence de ces « savoirs  sacralisés »… Car  ces savoirs ont été élaborés par des  êtres humains, vivant à une époque particulière, dans un contexte social et culturel déterminés… Ils sont donc tributaires des temps historiques et aussi d’orientations culturelles générales, de croyances collectives ou personnelles, des « conceptions » du monde et de la société de ceux qui les ont mis en forme… Comme l’écrit Bernard Charlot, "le savoir est construit dans une histoire collective qui est celle de l'esprit humain et des activités de l'homme, et il est soumis à des processus collectifs de validation, de capitalisation, de transmission ".

De plus, tout sujet entretient avec le monde —c’est une banalité d’affirmer ceci— des rapports de diverses sortes… S’agissant des savoirs il y a différentes manières de se les approprier et différents mobiles pour les investir : l'élève apprendra aussi bien pour avoir une bonne note que pour avoir un bon métier plus tard, pour faire plaisir à son professeur, ou même (de mon temps) pour éviter une raclée en rentrant à la maison. La valeur spécifique du savoir est dépassée, " le savoir prend sens dans un autre système de sens ".

Les savoirs apparaissent donc comme un « miroir du réel » ou plutôt comme « des miroirs du réel »  élaborés par l’homme… L’homme qui perçoit, analyse, interprète le monde où il vit, pour le reproduire dans des gestes, des paroles, de raisonnements, des dessins, des écrits… Des « savoirs » donc, à destination d’autres hommes, invités à partager une espèce de construction ou mieux de « projection symbolique » de réalités interprétées et modelées par l’homme… L’homme se pose ainsi comme un « médiateur » entre deux réalités : une réalité perçue ou vécue et une réalité distanciée, interprétée, reconstruite à partir de symboles, de signes qui vont « mettre en ordre » cette réalité et lui donner du « sens »… C’est donc une réalité reconstruite par l’homme qui contitue les savoirs

C’est dire l’importance de ce médiateur surprenant —l’homme— qui s’autorise à interpréter et à reconstruire la nature et le monde ! C’est pourquoi, avant de nous pencher sur la construction des connaissances et sur leur évolution,  nous allons tenter de mieux connaître « l’être humain », cet être étonnant qui ordonne et interprête le monde. Le monde dont lui-même fait partie, où il est apparu à un moment donné… et où il a, au cours des temps, pris confiance. Une confiance telle qu’après avoir virtuellement reconstruit le monde —à son image dit-on— l’homme s’évertue aujourd’hui à le dominer… quitte à risquer de le détruire…

D’où nous vient donc cet « être bizarre, proche parent de l’oran-outang », comme si bien l’affirme une chanson dont j’ai oublié le titre… ? Difficile de répondre à cette question… Les interprétations sur les origines de l’homme et sur sa nature ont —une fois encore— toutes été élaborées par l’homme… et comme l’indiquait un philosophe du dimanche : « Il est impossible de se mettre à la fenêtre et de se regarder passer »… Ceci est vrai pour mon chien Loulou qui, malgré ses dons exceptionnels, n’a pu apprendre à lire et ne s’intéresse que très peu aux images, même animées… Cette impossibilité de se voir agir, de se « regarder passer » est beaucoup plus relative pour son maître qui, à titre d’exemple, a pu se « voir passer », dans un enregistrement video, où il prononçait un discours improvisé —il ne savait pas avant la cérémonie que le discours faisait partie des rituels implacables— lors de son intronisation comme Commandeur dans l’Ordre des Palmes Académiques…

 À  cette occasion, le maître —moi donc— a pu « se regarder passer »… en images certes et avec un certain décalage temporel… Peu importe, c’était bien moi, pérorant avec émotion sur ma cahotique mais néanmoins intéressante carrière… moi, content de moi,  ému, rendant grâces et civilités à ces valeurs et pouvoirs institutionnels qu’habituellement je critique pour leur rigidité et aussi, disons-le, parce que je considère que l’institution m’a, à plusieurs reprises, dévalorisé et même traité comme un « moins que rien »… mais ceci est une autre histoire…

 Donc en me « regardant passer » sur un écran je me découvre différent de ce que j’étais ou croyais être… je vais alors devoir m’interroger sur ces différences entre les souvenirs d’une situation vécue et ma nouvelle réaction à une observation différée de cette situation… J’amorce ainsi l’élaboration de « savoirs »  concernant les différences  entre le souvenir d’une situation, et une observation plus « objective » de celle-ci… j’essaie de deviner les processus en jeu dans l’une et l’autre situation… de comprendre comment l’une et l’autre fonctionnent. Ce que nous appelons « savoirs » apparaît donc, —nous le suggérions plus haut— comme une « reconstruction » méthodique de la réalité par l’être humain. Ainsi prend forme une nouvelle réalité qui « redouble » la première, sous forme de mots, de signes, de symboles gestuels, parlés, écrits…

Les réactions de Loulou confronté à des rencontres nouvelles pour lui, sont tout autres… C’est un chien très sociable qui recherche assidument la compagnie des animaux et notamment de la gent canine, quels qu’en soient la taille, le sexe, la couleur… à tel point que je suis obligé de le tenir en laisse car il fonce vers tout quadrupède d’allure canine se profilant à l’horizon… Lors des rencontres autorisées, l’attitude la plus rare est l’indifférence, bien que cette attitude se manifeste parfois… les comparses se regardent, se flairent… et chacun poursuit son chemin sans se retourner :  « non, décidément, tu ne m’intéresses pas… ». Une attitude plus fréquente est une attrait amical… les deux partenaires, —généralement de taille identique ou voisine— se flairent, dressent leurs oreilles, agitent leur queue et, apprès une exploration olfactive entament des jeux : poursuites, batailles fictives, jeux sexuels… qui se poursuivent jusqu’à ce que les « maîtres » y mettent fin… Enfin, la situation la plus fréquente,—notamment si les partenaires sont de taille très différente— est la rencontre agressive.  Le plus souvent  le chien le plus petit, apeuré, grogne et attaque le plus gros qui riposte mettant —généralement— le plus petit en fuite… Rencontre dangereuse si les maîtres n’intervenaient pas… car les chiens « mettent en scène » corporellement leur rencontre : leur registre symbolique —aboiements, grognements, montrage de crocs…— s’avère trop limité et implique trop l’engagement du corps pour se présenter, étaler conventions et félicités… comme je le pratique, même si l’humain de rencontre ne me plaît pas ou me fait peur.  Et même si nous, les humains, entamons une violente dispute, une bataille par la médiation de symboles et de signes est —la plupart du temps— moins douloureuse et moins dangereuse pour la santé, qu’une bagarre à coups de poings et à coups de pieds…

Que pouvons nous tirer de ces ébauches d’observations de comportements quotidiens :

*d’abord une connivence certaine entre canins et humains qui communiquent, se comprennent… partagent attraits et réticences… Décidément l’homme et le chien paraissent appartenir à un même genre animal… bien que — nous en discuterons dans une prochaine communication— les hommes (du moins certains) aient longtemps soutenu ne pas faire partie du genre animal…

* ensuite des modalité différentes dans les processus de communication : S’agissant du chien, les processus relationnels s’avèrent essentiellement corporels —attitudes d’accueil ou de rejet… mouvements traduisant la joie, la peur, la colère… jappements, grognements… proches d’une symbolique innée…— S’agissant de l’homme  les processus relationnels se situent d’entrée sur un autre registre, celui d’un langage complexe qui, au delà d’un vécu immédiat donne, du moins pour l’intéressé, forme et sens à la situation… Et ce langage complexe n’a rien d’inné… il différe d’un pays à l’autre,  d’une culture à l’autre… et peut même ne pas exister chez des ces « enfants sauvages » élevés par des animaux, hors de tout contexte humain…

Et c’est bien ce qui nous différencie Loulou et moi : je lis interprête et organise la réalité essentiellement en fonction de normes, de schémas… qui m’ont été transmis par les humains qui m’ont directement influencé au cours de ma vie ; Loulou lui, réagit à la réalité spécifiquement en fonction de ce que ses ancêtres lui ont légué à travers les gènes… Ces modalités de transmission doivent d’ailleurs être relativisées : il m’arrive d’avoir envie d’écraser d’un coup de poing le nez de mon interlocuteur… alors que l’éducation que j’ai reçue insistait sur la patience, la tolérance… quant à Loulou, il ne supporte pas la condescendance arrogante des chiens anglo-saxons… et cela ne peut venir des gènes… Loulou aa donc intégré une part de notre culture par des apprentissages des imitations, des identifications… comme d’ailleurs tous les animaux que, prosaïquement on qualifie de « domestiques »…

Certes d’importantes différences existent entre le chien et l’homme, à commencer par le mode de locomotion bipède chez l’homme, quadrupède chez le chien… mais que de ressemblances aussi dans les modalités des relations, des communications intraspécifiques et interspécifiques… Ressemblances qui vont nous conduire à nous demander pourquoi certaines conceptions idéologiques tenaces situent l’espèce humaine hors du monde animal… Qu’en est-il lorsque les apparences physiques et comportementales s’avèrent voisines ou même très proches comme c’est le cas pour les hommes et les différentes espèces de singes… L’homme serait-il un singe (presque) comme les autres, ainsi que certains « savants » l’affirment aujourd’hui ?

 Nous allons, dans les prochains exposés, nous autoriser à donner notre avis sur ces grandes questions à forte résonnance épistémologique…

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Bienvenue dans le Club de Mediapart

Tout·e abonné·e à Mediapart dispose d’un blog et peut exercer sa liberté d’expression dans le respect de notre charte de participation.

Les textes ne sont ni validés, ni modérés en amont de leur publication.

Voir notre charte

À la Une de Mediapart

Journal
Sobriété : le gouvernement a un plan, mais qui pour l’appliquer ?
L’exécutif annonce de nombreuses mesures pour réduire la consommation d’énergie de 10 % d’ici à 2024. Mais presque tout est basé sur le volontariat et les moyens de mise en œuvre restent flous. 
par Jade Lindgaard
Journal
Pénurie de places en lycée technologique : des élèves « oubliés » ou forcés de redoubler
Des centaines d’élèves se sont retrouvés sans affectation à la rentrée, en particulier dans les classes STMG, filière négligée par les autorités depuis des années. Alors que des lycéens n’ont toujours pas d’établissement, le mutisme du rectorat nourrit un sentiment d’abandon.
par Névil Gagnepain (Bondy Blog)
Journal
« Shtar Academy » : sortie sous haute surveillance d’un album de rap enregistré par des détenus
Ce projet musical unique en son genre a permis à quatre détenus de la prison de Fresnes de travailler avec les plus grands noms du rap français. Un projet de réinsertion qui pourrait subir le contrecoup de la polémique déclenchée cet été autour d’une course de karting.
par Yunnes Abzouz
Journal — Justice
À Nice, « on a l’impression que le procès de l’attentat a été confisqué »
Deux salles de retransmission ont été installées au palais Acropolis, à Nice, pour permettre à chacun de suivre en vidéo le procès qui se tient à Paris. Une « compensation » qui agit comme une catharsis pour la plupart des victimes et de leurs familles, mais que bon nombre de parties civiles jugent très insuffisante.
par Ellen Salvi

La sélection du Club

Billet de blog
Un chien à ma table. Roman de Claudie Hunzinger (Grasset)
Une Ode à la Vie où, en une suprême synesthésie, les notes de musique sont des couleurs, où la musique a un goût d’églantine, plus le goût du conditionnel passé de féerie à fond, où le vent a une tonalité lyrique. Et très vite le rythme des ramures va faire place au balancement des phrases, leurs ramifications à la syntaxe... « On peut très bien écrire avec des larmes dans les yeux ».
par Colette Lallement-Duchoze
Billet de blog
« Mon pauvre lapin » : le très habile premier roman de César Morgiewicz
En constant déphasage avec ses contemporains, un jeune homme part rejoindre une aieule à Key West, bien décidé à écrire et à tourner ainsi le dos aux échecs successifs qui ont jusqu’ici jalonné sa vie. Amusant, faussement frivole, ce premier roman n’en oublie pas de dresser un inventaire joyeusement cynique des mœurs d’une époque prônant étourdiment la réussite à n’importe quel prix.
par Denys Laboutière
Billet de blog
Nazisme – De capitaine des Bleus à lieutenant SS
Le foot peut mener au pire lorsque l’on a définitivement quitté les vestiaires par la mauvaise porte. La vie et la mort d’Alexandre Villaplane l’illustrent de la façon la plus radicale. Dans son livre qui vient de sortir « Le Brassard » Luc Briand retrace le parcours de cet ancien footballeur français devenu Allemand, officier de la Waffen SS et auteur de plusieurs massacres notamment en Dordogne.
par Cuenod
Billet de blog
Suites critiques aux « Suites décoloniales ». Décoloniser le nom
Olivier Marboeuf est un conteur, un archiviste, et son livre est important pour au moins deux raisons : il invente une cartographie des sujets postcoloniaux français des années 80 à aujourd’hui, et il offre plusieurs outils pratiques afin de repenser la politique de la race en contexte français. Analyse de l'essai « Suites décoloniales. S'enfuir de la plantation ».
par Chris Cyrille-Isaac