Je n'aime pas qu'on se foute des footballeurs

Ils sont riches, incultes, doués, et servent de caution aux "salaires" du CAC 40... Et c'est tellement facile de se gausser de ces grands couillons millionnaires. Tiens, Ribéry par exemple, ah quel con! Ben non.

Dans une discussion de bistro ou sur un plateau de télé quand on débat des salaires des patrons du CAC 40, pour justifier les sommes attribuées à ces "grands capitaines d'industrie", on évoque toujours en parallèle les salaires des joueurs de foot. Comme si les rétributions des uns et des autres pouvaient se comparer. Certes oui, pour les sommes en jeu et leur indécence, mais sur le fond, rien de commun.

Quelles qualités reconnait-on à un grand patron pour le distinguer par la fortune qu'on lui attribue annuellement? Essentiellement son habileté à réduire les coûts de l'entreprise par tous les moyens, en supprimant des emplois, en pressurant les personnels, en délocalisant, etc. Avec pour seul objectif d'accroître la rentabilité au profit des actionnaires. 

Et un joueur de foot? Essentiellement son habileté à se servir de son corps pour offrir le meilleur spectacle, voire du spectaculaire, aux amateurs du genre.

Rien à voir entre les deux. D'un côté cynisme et rapacité capitalistes assumés, de l'autre maîtrise corporelle exceptionnelle.

Le Grand Patron après un parcours scolaire sans faute dans les meilleurs institutions a fait les Grandes Ecoles. Il sait se tenir à table en distinguant bien les couverts à poisson de ceux à dessert, maitrise un langage élaboré (il dit "plan social pour la sauvegarde de l'emploi" et pas "charette de licenciements"), a épousé une jeune fille de bonne famille qu'il trompe avec discrétion, sait se montrer chic et sobre, en chemise de qualité qu'un rien de colère prolétarienne suffit à déchirer (quoique certain maillots de foot suisses...).

le Footeux lui a grandi dans des quartiers pouilleux, a toujours été fâché avec l'école qui l'a vite catalogué irrécupérable, qu'il a quittée dès qu'il a pu, en échec à tous les paliers de l'institution scolaire. Il a passé un temps infini à parfaire sa pratique du ballon rond, avec talent et obstination, ce qui lui a épargné le sort que son milieu pourri lui destinait. Il dispose d'un vocabulaire restreint, à la syntaxe approximative, il est grossier, il méconnait le monde des arts et de la culture. Il a des comportements de russes nouveaux riches, exibant filles et grosses cylindrée.

Le Grand Patron participe de cette société libérale où l'objectif est de faire le maximum d'argent (pour lui, pour l'entreprise, pour les actionnaires) le plus rapidement possible, sans égard pour l'humain, pour l'écologie etc. Le Grand Patron a un âge certain, de l'expérience, de l'intelligence dévoyée au service du libéralisme sans morale

Le joueur de foot est un pion dans un monde où l'argent fou règne en maître et dont il ne maîtrise pas les règles. Le joueur de foot est jeune, immature, pas préparé à être ainsi adulé, encensé, glorifié.

Alors oui, il est facile de se gausser de ces athlètes aux pieds d'or et d'argile, de ces gamins arrivés trop vite au sommet. Mais c'est de nous dont nous nous moquons, de notre incapacité à faire vivre la mixité sociale, de notre systéme scolaire, qui s'il ne produit pas les inégalités, est depuis toujours incapable de les réduire ou de les supprimer, et finalement de notre impuissance à faire vivre nos principes républicains.

Bon, voilà que je m'égare avec tout ça... Donc, je n'aime pas qu'on se foute des footeux. C'est dit.

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