Notes et classement

Manquent le bon point, la grande image, le bonnet d'âne et les coups de règle sur les doigts...

"... avant chaque vacances la maîtresse annonçait les classements. Elle avait minutieusement calculé la moyenne des élèves, les distinguant au centième près. Ainsi ce jour d'avant les grandes vacances, le premier de la classe avait obtenu une moyenne de 19.54, devançant le deuxième d'un souffle, qui affichait 19.48.

Le troisième se tenait à distance, avec 16.73. La maîtresse proclamait ainsi, avec solennité, le rang de chacun, du fier premier au malheureux dernier".

A votre avis, de quel bouquin est extrait le passage ci-dessus?

D'un roman du terroir situé au siècle dernier, genre "un escargot sur le porte-plume", ou bien "j'ai fait pipi sur les orties, ça pique"?

Ou encore d'un ouvrage de retraité, genre "ma promotion d'école normale 1940 - 1944, le bon temps"? (attention, ya un piège).

Parce que, convenez-en, ça fleure bon la nostalgie, les maîtres en blouse grise, le poêle au milieu de la classe, les marrons dans les poches, le certif, etc.

Alors? votre langue au chat?

Nan, pas Alain Fournier, ni Pergaud, non plus.

Vous ne trouverez pas.

Parce que ça se passe de nos jours, au XXIème siècle, dans l'Oise, dans un RPI du Plateau Picard, dans une classe de CE2.

La jeune enseignante procède comme il se doit à des évaluations en fin de trimestre, puis la veille ou l'avant veille des vacances, annonce à chacun devant la classe le résultat obtenu et son rang de classement.

Comment une professionnelle (formée à bac plus beaucoup) peut-elle avoir une si pauvre réflexion sur sa pratique pour posséder encore cette représentation archaïque du métier?

Comment peut-elle penser l'enseignement comme une compétition, comme un dressage? Comment peut-elle ignorer à ce point la valeur de l'erreur dans la construction des savoirs et stigmatiser l'échec de manière aussi cruelle, en maintenant fermement la tête sous l'eau de ceux qui se débattent dans les fonds de classement?

Cette maîtresse ne sait-elle rien de l'effet Pygmalion, qui fait que le regard sans clémence de l'enseignant cadenassera définitivement l'enfant dans ses difficultés?  

Personne ne lui a dit que l'école doit être ce lieu où l'on apprend pour soi, pour grandir, pour éprouver le plaisir de la connaissance et l'exercice de la pensée propre, et non pour gagner un rang dans une absurde compétition?
Elle ne sait pas qu'elle doit faire de l'école un lieu sécure où le regard porté sur les efforts est bienveillant, encourageant, positif?

Pour finir, l'école doit être, de plus, un lieu où la lutte contre les déterminismes sociaux est majeure. On sait bien depuis toujours que si l'école n'organise pas les inégalités, elle les entretient, de manière feutrée, implicite.

Mais là, c'est au grand jour, sans états d'âme, qu'on distingue le bon grain des enfants d'enseignants (les premiers, fatalement, en vrai, si, je les connais) avec l'ivraie des fils de pouilleux...

je suis atterré de penser qu'elle n'est certainement pas une exception, que la destruction des Ecoles Normales puis des IUFM a conduit a produire ce type d'enseignant catastrophique, qui n'a comme représentation de son métier que les stéréotypes d'une école du vieux temps...

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