les "devoirs" à l'école élémentaire, utiles aux enseignants, nuisibles aux élèves

Pourquoi les enseignants de l'école élémentaire s'obstinent-ils à maintenir la pratique du travail à la maison, contre tout bon sens, aggravant les inégalités scolaires, générant au sein des familles des phénomènes d'attente négatifs, nocifs (qui n'a pas entendu un père ou une mère déclarer, excédé par l'incompréhension de l'enfant, "mais enfin, c'est facile, t'es bête ou quoi?"). Hypothèse.

Le travail à faire en dehors de la classe est une tradition très ancienne, attestée pour l'école de Jules Ferry par un arrêté de 1887, qui donne des consignes aux maitres quant aux moments opportuns de corriger devoirs et leçons...

Innovations planifiées ou sauvages, amélioration des conditions matérielles, baisse des effectifs par classe, transfert des pratiques des sciences humaines au champ de la pédagogie, exploitation des technologies nouvelles, les méthodes d'enseignement ont évolué, se sont ouvertes, réformées au fils des siècles.

Parallèlement les devoirs ont été officiellement supprimés.
La première fois en 1956, avec des rappels en 1969, en 1983, jusqu'en 1994, où le MEN réaffirme avec force cette interdiction et impose l'instauration d'études dirigées quotidiennes, avec des objectifs précis, des contenus détaillés, l'ensemble bénéficiant d'une mise en place rigoureuse avec une forte implication des différents niveaux hiérarchiques.

Eh bien malgré cela, les enseignants de l'école élémentaire n'ont, dans leur immense majorité, jamais cessé de donner du travail à faire à la maison.

Cette pratique est l'unique vestige archéologique, l'unique survivance d'une école des temps anciens.

On sait bien qu'aucun argument traditionnellement avancé pour justifier cette habitude archaïque ne résiste à l'analyse. On sait bien qu'elle est de plus génératrice d'inégalités, de difficultés supplémentaires pour les élèves fragiles et de conflits familiaux pathogènes.

Alors pourquoi cette ahurissante obstination ?

Hypothèse…

Cette incroyable résistance aux arguments rationnels comme à l’évolution de l’école et aux injonctions institutionnelles, montre que la pratique du « travail à faire à la maison » a une solide utilité, mais certes pas pour les élèves.
Elle protège les enseignants d’une mise en cause de l’ego professionnel et de blessures narcissiques inévitables face aux élèves en difficulté ou en échec avéré. Ce qui à terme peut se révéler invivable pour l'enseignant en cause.
Combien de fois a-t-on pu entendre ou lire sur des livrets que les difficultés de tel ou tel provenaient d’un laisser aller familial, de négligences parentales, d’un manque de travail… à la maison !
L’attribution à des causes extérieures d’échecs ou d’insuccès est un mécanisme bien connu en psychologie sociale, qui trouve là, une parfaite illustration.

Aux détriments, parfois gravissimes hélas, d’une multitude d’enfants et de leurs familles.

 

Les enseignants acceptent, ce qui est valorisant, d'être les acteurs de la réussite de leurs élèves. En revanche ils ne peuvent sereinement se mettre en jeu pour endosser la responsabilité des élèves en difficulté ou en échec avéré.

Le travail à la maison remplit une double fonction, différente selon l'attribution de la réussite et/ou de l'échec.

Dans le cas de la réussite, cette attribution sert à valider l'enseignant dans son rôle : il prend les parents à témoin, il montre sa compétence, il prouve son appartenance au groupe des "bons enseignants", ceux qui donnent du travail, puisqu'on sait que comme un bon médecin donne des ordonnances un bon enseignant donne du travail à la maison... (c'est la représentation majoritaire des parents, qui ne signifie pas pour autant qu'ils adhèrent à la pratique).

Dans le cas de l'échec, les devoirs ont au contraire pour fonction de déresponsabiliser l'enseignant, non seulement en attribuant la responsabilité de l'échec à une cause extérieure, (l'élève et sa famille), mais en rendant tangible cette responsabilité. C'est la preuve, la marque indiscutable que l'enseignant a rempli correctement son rôle, mais que l'élève et sa famille au contraire ont failli.


 

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