Les restructurations, autrement !

 

Il est tout sauf évident que l'Europe s'accorde sur une vraie stratégie de sortie de crise et encore moins sur son volet social. Pourtant, la crise induit un « changement de décor » qui pourrait favoriser des réponses communes, une nouvelle manière de penser le social. Comment réagir face à une récession qui s'annonce longue ? Nos filets de protection sociale sont-ils adaptés face au retour du chômage, des inégalités et de la pauvreté ? Avons-nous besoin de repenser les cadres d'action et les pratiques ? Dans quelle mesure les conséquences de la crise financière mondiale doivent-elles être financées par des entités et des individus qui n'en sont pas responsables ? Alors que la crise nous frappe de plein fouet, les réponses sociales restent embryonnaires. Or ni l'extension du contrat de transition professionnelle ni l'improbable rétablissement de l'autorisation administrative de licenciement ne sont à la hauteur des défis actuels.

 

Avec des partenaires de nombreux pays, nous travaillons depuis près de dix ans sur la gestion sociale des restructurations en Europe. Sous le nom d'Irene, nos conclusions nous amènent à traiter de questions trop longtemps évitées. Nous aimerions ici attirer l'attention des pouvoirs publics et acteurs sociaux sur cinq points cruciaux pour une gestion socialement responsable de la crise en Europe.

 

· Refonder la légitimité du changement. Les décisions fondées sur le juste retour aux actionnaires, les mesures court-termistes de la performance et une gouvernance toujours très unilatérale ne sortent pas indemnes de la crise. Ajoutez-y des stratégies de développement illisibles pour les citoyens européens et on comprend la ténacité des résistances au changement qui, de plutôt passives, pourraient se muer en oppositions très vives. Ne faut-il pas revoir en profondeur les mesures de la valeur, les critères de succès des restructurations ou bien encore des gouvernances qui ne font pas droit à la diversité des parties prenantes, à commencer par les salariés et leurs représentants ?

 

· Appliquer le principe pollueur-payeur en matière sociale. Alors qu'elle bénéficie d'un soutien colossal des Etats, la finance a engendré des pratiques à l'origine de bien des dégâts économiques et sociaux. Ses responsabilités doivent être engagées. Outre le nettoyage de pratiques fort contestables - bonus, rôle des mathématiques financières, etc. -, pourquoi ne pas réfléchir à une contribution du secteur à un fonds social des restructurations qui lui sont imputables ?

 

· Procéder de manière plus juste. Les restructurations renforcent beaucoup les inégalités. Sans même parler des écarts injustifiables de rémunérations, notons que les premières victimes, intérimaires et autres précaires, sont jetées sur le marché du travail sans l'ombre d'un accompagnement social, voire sans indemnisation. Il en va de même avec les PME, les sous-traitants, ou certains territoires largement dévitalisés, à qui l'on demande de gérer des conséquences sociales sans en avoir les moyens. Ces injustices doivent cesser. Pouvoirs publics et partenaires sociaux vont-ils enfin mettre en place des cadres d'intervention adaptés, au plan sectoriel ou territorial, pour ne pas creuser le fossé, déjà large, entre les salariés des grandes entreprises et tous les autres et cesser d'entretenir de coûteuses discriminations ?

 

· Adopter des normes européennes de gestion sociale de restructurations. Au nom des différences nationales, il devient absurde d'avoir des régimes à plusieurs vitesses qui pratiquent, à l'Est, le licenciement plus que sec, et, à l'Ouest, des mesures actives de sécurisation professionnelle. Le temps est mûr pour un cadre commun de gestion sociale des restructurations, applicable à toutes les grandes entreprises, et pour un véritable fonds européen de gestion des restructurations. L'Europe ne serait-elle pas plus légitime si elle ne se voilait plus la face sur la dimension transnationale des restructurations et si elle compensait socialement et durablement les décisions qu'elle prend au nom du marché intérieur et de la concurrence ?

· Prendre en compte la santé des personnes. Les victimes des restructurations, comme d'ailleurs les « survivants », souffrent de risques accrus de surmortalité, maladies cardio-vasculaires et mauvais stress. Or, malgré des systèmes anciens de prévention, ceci continue à être ignoré par tous, managers, syndicats et professionnels de santé inclus. Cela doit changer. Ne faut-il pas agir vigoureusement afin de limiter les dégâts sanitaires et permettre à nombre de personnes, aujourd'hui profondément et professionnellement handicapées, de rebondir professionnellement ?

Bref, nous pensons qu'il faut repenser les restructurations et leur gestion, de manière courageuse et innovante. La crise nous en offre l'occasion. Ne faisons pas semblant, comme trop souvent.

 

Lire l’ensemble du rapport IRENE : http://www.astrees.org/crise-et-gestion-des-restructurations---rapport-final-irene_fr_70_art_198.html

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