Thomas Bernhard, sur scène (La Colline) et sur papier (Perturbation)

« Pouvez-vous vous imaginer un médecin de campagne, sa trousse à la main parcourant sans cesse la scène, en compagnie de son fils ? » Thomas Bernhard pose cette question dans l’un de ses rares entretiens*. Il s’agit de la trame de base de « Perturbation », prose de 1967 ** et tout juste présentée au Théâtre de la Colline, dans une mise en scène et adptation du polonais Krystian Lupa qui n’en est pas à ses débuts.

« Pouvez-vous vous imaginer un médecin de campagne, sa trousse à la main parcourant sans cesse la scène, en compagnie de son fils ? » Thomas Bernhard pose cette question dans l’un de ses rares entretiens*. Il s’agit de la trame de base de « Perturbation », prose de 1967 ** et tout juste présentée au Théâtre de la Colline, dans une mise en scène et adptation du polonais Krystian Lupa qui n’en est pas à ses débuts.


Cette « Perturbation » est un texte formidable mais difficile qui part, un peu, dans tous les sens à partir d’un choix qui a façonné la réputation de l’auteur, une misanthropie infinie exprimée par un sens inouï de l’injure illimitée, morbide, à l’égard de l’humanité ! 

A la suite d’une relecture de « Perturbation » on doutait de la possibilité de sa métamorphose en pièce de théâtre ?  Et néanmoins après un spectacle de 4 H/41, on est sidéré : travaillant les personnages et les péripéties, culbutant parfois l’ordre du livre, K.Lupa réussit à nous faire chavirer dans son embarcation, en la menant sur des fonds réalistes, au détriment, sans doute d’une teneur douloureusement comique naissant  de l’obscène détestation des hommes et de leur vie. Pour notre part on regrette volontiers cette absence, si l’on fait exception (et quelle exception !) d’une séquence prodigieuse montrant le Prince de cette région montagneuse et « arriérée » de l’Autriche (la Styrie), nid de misère, de folie, de meurtres.

Le grand acteur Thierry Bosc exulte littéralement dans le rôle du Prince lorsqu’il s’obstine à refuser d’engager un régisseur pour son exploitation tandis que l’on découvre que son fils se veut étudiant à Londres, en attendant de ruiner définitivement le « bien » de son père ; ce qu’il accomplira in fine, le paternel s’étant suicidé comme il se doit (chez T.Bernhard les liens généalogiques sont d’une importance capitale). 

CONSULTATIONS PATHETIQUES, FEMMES ENTRE ELLES, MORALE FINALE A LA SHAKESPEARE DANS LA FORËT ; 

Pas question de tout retenir, c’est impossible ; T.Bernhard est un écrivain obsessionnel, d’une incroyable méticulosité. Nous l’avons découvert au fur et à mesure qu’il l’était en France. Ressentant, dans sa terrible agressivité l’envers des mignardises de Salzbourg, sa ville natale comme celle du « charmant » Mozart : il s’agissait d’un homme malade tout comme il existe dans la musique de Mozart une profondeur pour l’auditeur allant au-delà des menuets. Homme souffrant, opposé à la médiatisation de l’art, sinon du monde, sujet d’une prophétie qui se réaliserait après sa disparition, dans notre période dénommée « la crise ». La société est devenue encore plus cruelle, méchante, égoïste au-delà des inégalités habituelles et  au-delà du cas de l’Autriche, patrie vomie par lui et bien d’autres. La «  gorge « (terme géographique) de la propriété de Hochgoberwitz, image de l’enfer : « Nous séjournons à la périphérie de nerfs défaillants ».

Le médecin (Jean-Charles Dumay), soumis, posé, et son fils Thomas (Mathieu Sampeur) en assistant, ausculte un jeune homme dans le décor misérable d’une pièce où trônent aux murs des photos de grands maîtres de la musique (T.Bernhard aime et déteste tout à la fois la « musique classique ») : pathétique séance de « musicothérapie ». Une autre auscultation toujours lors d’un déplacement en voiture que nous suivons du regard, scotchés sur le pare brise, dans la forêt épaisse et peut-être magnifique, effet de la vidéo de Karol Rakowski. Une nouvelle malade au lit, à demi éteinte, elle radote sa vie : mari mort, frère assassin… Quant à elles, les femmes , filles et sœurs du Prince, plutôt absentes même si souvent nommées (T.Bernhard est quelque peu misogyne), se traînent, souvent en déshabillés (jolie robe ayant appartenu à la mère décédée) : mariages pour toutes ? quêtes d’elles-mêmes ?

Il faut dire que l’acoustique et sans doute des consignes de voix basses rendent parfois la compréhension aléatoire. On comprend que l’on vise le calme comme celui de Valérie Dréville souvent vue, et ici sœur du Prince.

Tout le monde se regroupe comme à la fin du « Songe d’une nuit d’été » ou dans le « Falstaff » de Verdi sous le gros arbre pour piéger le vilain. La morale de l’histoire, certes ce n’est que du théâtre mais néanmoins grand monologue du fils Princier, déboutant Mauser (employé) et, fait disparaître  Château,  l’exploitation malgré les paysans miséreux, réduits au chômage. Le rejeton, maintenant que le vieux s’est (évidemment) suicidé, joue au prolétaire bien que résidant à Londres, il n’en veut plus de tout ça. « Tout le monde ruine tout le monde ».

Claude Glayman 

Théâtre de la Colline, jusqu’au 25 octobre 2013. 

* Entretiens avec Thomas Bernhard » - La Table Ronde mai 1990.
** Thomas Bernhard « Perturbation » - « L »Imaginaire / Gallimard 1989.       

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