Le Cid : du lycée à l'Opéra

      

      

R.Alagna R.Alagna
Jules Massenet (1842/1912) fut un compositeur prolifique. Et cependant , un titre aussi célèbre que « Le Cid » (1885) ne se repère pas facilement dans les anthologies et autres dictionnaires (exception de « Mille et un Opéras » de Piotr Kaminski, avec un bon commentaire. Fayard 2003). Un excès de discrétion qui s’est poursuivi après 1919 lorsque « Le Cid » fut repris avec un immense succès, puis disparut de Paris jusqu’à pratiquement aujourd’hui. Le Met de New-York le reprit, suivi d’une gravure discographique de référence en 1976 à Carnegie Hall et de représentations en Province, notamment à Marseille, celle que nous avons applaudie tout récemment à Garnier en est l’original avec le même metteur en scène, Charles Roubaud.

 

-          UNE OEUVRE MULTIPLE 

-          Pratiquement pas un lycéen, un collégien français pour ignorer des vers de Pierre Corneille l’auteur du Cid, repris tels quels dans l’opéra tranchant avec le livret d’Adolphe Dennery, Louis Gallet et Edouard Blau Les librettistes furent peu contaminés par le génie de Corneille. Reste que ce « Cid » est à la fois une œuvre tirée du  passé de l’Espagne  poursuivant son unité, et refoulant progressivement le monde de l’Islam. D’autres minorités, les rivalités de Princes totalement aveuglés dans une conception plus que radicale de l’honneur sous dominante chrétienne. Intervention de Saint Jacques de Compostelle dans la victoire finale de Rodrigue (Francis Dudziak).

-            Les interprètes de cette noblesse de cour sont fort bien incarnés dans ce « Cid».

-          Citons Nicolas Cavalier excellents phrasé et présence dans le rôle du Roi ; Laurent Alvaro qui joue le Comte outragé et vaincu, même sort pour Paul Gay un Don Diègue  trop convenu .

Pour en finir avec le nationalisme du « Cid », nous nous sommes interrogés sur les raisons du succès de l’opéra en 1919 à Paris. Au lendemain de la victoire de 1918, avec ses deux provinces retrouvées (Alsace/Lorraine) la France ne s’est-elle pas installée dans une situation de « reconquista » ? Même cause patriotique, que l’on repère également au lendemain de 1945 avec un nouvel élan de Jeunesse pour le « Cid » (présence de Gerard Philipe au TNP). D’autant plus que l’inspiration française de P.Corneille et de son temps tourne autour de l’Idylle entre Rodrigue et Chimène, utilisant d’autres dilemmes et antithéses qui font du « Cid » , de ce point de vue, un mélo parfait. Nous ne sommes plus chez d’Artagnan mais auprès de Werther …

La finale - Agathe Poupeney La finale - Agathe Poupeney

 

PLEUREZ  MES  YEUX / VA  JE NE  TE HAIS POINT.

On n’est guère étonné qu’avant J Massenet qui remporta le projet, plusieurs compositeurs aient été tentés par le « Cid », notamment Georges Bizet à une époque où les mœurs s’étaient transformées. On serait tenté d’y ajouter un peu plus tard « Rodrigue et Chimène » , livret de Catulle Mendès

 et musique de Claude Debussy, déjà dans son style mais qui ne fut pas achevé ; le compositeur eut la bonne idée d’entamer « Pelléas et Mélisande » tandis que « Rodrigue et Chimène » ouvrit le « Nouvel » Opéra de Lyon en 1992 /93. Le solution pour les amants (sens du I7° siècle) soit meurtre, vengeance, obéissance, et réconciliation. On comprend que le cinéma s’inspira de cette cruelle et moderne passion. Ici , on pourrait presque dire respect de l’adn,  l’enfermement de la passion.  Menacé Rodrigue se situe au centre du jeu, Roberto Alagna s’en sort par le haut, ce n’est pas la vaillance, ni vocale, ni physique qui lui font défaut. Mais aussi dans la règle du jeu contraignante à l’égard de l’Infante, où la soprano Annick Massis fait merveille, je ne me souvenais pas d’un aussi délicat, prenant cantabile associé à une telle élégance dans la présence sur scène.

Demeurent les interventions de Sonia Ganassi  (mezzo soprano), il lui manque un phrasé que l’on puisse suivre et une fougue passionnée qu’elle ne possède pas au profit d’une colère permanente. Demeure « Pleurez mes yeux » portée par l’une des plus belles pages orchestrales de Massenet dans un décor tout à fait étonnant, franchement moderne avec une grille de grande fenêtre ciselée attirant par sa modernité l’attention et marquant une rupture dans la couleur tant soit peu guerrière du reste.

Dès l’Ouverture J.Massenet nous offre une orchestration diverse dont il a le secret et qui a le pouvoir de séduire sans pour autant faire l’unanimité. On nous épargne les figures du Ballet au profit de quelques extraits orchestraux attachants. Egalement la collaboration à diverses reprises de l’Orchestre et du Chœur, d’autant plus intéressants que la gestuelle des dames de la Cour époussetant leurs éventails manque pour le moins de varièté et de diversité .

J.Massenet sortait alors de la découverte fracassante de la musique de Richard Wagner. Rien ou presque de commun entre les deux compositeurs. Mais Massenet existe par lui-même et on est loin (du moins, nous) d’en avoir réalisé le bilan complet.

 

Claude Glayman

* « Le Cid » Jules Massenet, Opéra National de Paris le 2 avril 2015.

Michel Plasson  dirigeait de main de maître à la tête de l'Orchestre et des Choeurs de l'opéra National de Paris.  

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