Deux Humanistes : Nathalie Sarraute, Rolande Causse conversent

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C’est une conversation peu banale entre deux voisines, l’une et l’autre écrivain. Nathalie Sarraute est la « Femme de Lettres » que l’on sait, disparue il y quelques années. Sa dernière publication, posthume, « Enfance » est d’actualité.

A ses côtés un auteur différent, Rolande Causse, écrivain de littérature pour enfants, mais aussi pour adultes (amie personnelle).

Voisines dans la capitale, elles se sont connues en 1985 jusqu’à la disparition en 1999 de N. Sarraute : « ce n’est pas fini » ne conclue-t-elle pas celle qui l’accompagne à sa dernière demeure !

La preuve manifeste ; ces conversations divisées entre discussions sur tout et son contraire, de courtes analyses sur le métier de romancière qui « fit partie » du courant dit du « Nouveau Roman », en un temps déjà ancien, et qui n’est pas sans avoir influencé de plus récentes plumes.

Diverses photos de N. Sarraute scandent ces courts débats, essentiellement consacrés à ce qu’on appelait « la Littérature », mais aussi axés sur notre monde actuel. Ainsi lisons-nous entre autre un plaidoyer en hommage aux romancières britanniques des premières décennies du 20e siècle, avec comme figure majeure Virginia Woolf. Sans oublier les petits encadrés sur tel ou tel problème d’écriture, ou de toute activité littéraire.

Il y a là un terrain  de partage avec R. Causse. N. Sarraute souleve le cas d’Ivy Compton Burnett, peu connue sur cette rive du Channel. Tandis que N. Sarraute lui accorde un intérêt particulier.

Je veux voir là un rapport avec le personnage de « Charlotte Delbo »  résistante pendant la guerre de 40-45 quand il le  fallait,  et par ailleurs assistante de Louis Jouvet en son théâtre de l’Athénée. Son mari Georges Dudach, collaborateur de Georges Politzer  fut fusillé le 23 mai 1942. Figure peu connue d’un temps, les années vingt à cinquante, il est vrai que Primo Levi se vit moult fois refuser par des éditeurs son témoignage majeur sur les camps nazis ! Epoque, cette part du 20e siècle sous influence du Communisme et de l’Urss, faillite finale sans restriction et qui complique le passé. En témoigne cette page d’anthologie « un Dîner » comme si une caméra à la Luis Buñuel avait filmé un souper chez des bourgeois : êtes-vous pour ou contre Fidel Castro ?  Décidemment !

A mentionner par ailleurs, les tentatives théâtrales de N. Sarraute, moins célèbres que son travail de romancière, de théoricienne des Lettres.

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Du côté des enfances et des guerres

N. Sarraute décrit les péripéties de son « Enfance ». Née juive et russe, elle fit rapidement connaissance avec le continent européen et les longs voyages que ces péripéties suscitent, non sans drames. R. Causse a perdu sa mère encore enfant et a rédigé ce livre au titre cruellement attachant  « Mère absente, fille tourmente ».

Est-ce mue par cette cruelle perte, inconsolable que R. Causse fit son entrée dans l’édition avec son premier opus « Les Enfants d’Izieu », « cache heureuse » dit l’auteur ; soit 44 enfants juifs raflés par la Gestapo le 6 avril 1944 et déportés.  La « Maison d’Izieu » est un symbole universel de la fragilité des enfants, des jeunes face aux guerres perpétuelles.

Le grand poème, versifié dans une belle liberté de forme, a inspiré un musicien vietnamien, Nguyen-Thien-Dao, disparu depuis, et qui en a tiré un opéra, tandis que l’actrice Bulle Ogier en dit le texte  (Frémeaux associés, 2004).

Deux « Humanistes »

La disparition de l’une des deux ne suffit pas à les séparer, notamment grâce à ces échanges, selon une découpe du temps, on disait de la « temporalité ». Lire la traversée de Paris par Rolande Causse un jour de grève des transports en commun. Belle page, quasi haletante, pour retrouver à l’autre bout de la cité « le refrain de son rire ». Laissons de côté « Le grand Louvre, les Salons de peinture », et hélas rien de musical, pas un son de  jazz, en dépit des séjours de tous à New-York, Chicago, etc. Egalement, les planches du théâtre, novation de N. Sarraute et les photos qu’explique tout un chapitre, illustrant ces « conversations », renforçant leur impact.

Dans ses commentaires littéraires, N.Sarraute revient sur la thèse selon laquelle Franz Kafka aurait pressenti les camps nazis d’extermination. Rolande Causse s’est rendue à Auschwitz ; abjection du 20e siècle que ces deux humanistes ont combattue à leur mesure.

Claude  Glayman.

-       « Conversations avec Nathalie Sarraute/ Rolande Causse ». Seuil, 199 p.2016. 17 euros

-       Nathalie Sarraute : « Enfance »., Gallimard, 1983.

-        Rolande Causse : « Charlotte  Delbo /Poète de la mémoire ». Oskar éditeur, 190 p. 2015. Illustrations Georges Lemoine / « Les enfants d’Izieu », Petit Point Seuil, 95 p. 1989. Illustration Yan Nascimbene.

-       « Les enfants d’Izieu », Nguyen-Thien-Dao, Opéra-oratorio, orchestre Philharmonique de Radio France, Direction Sylvio Gualda, Radio France, janvier 1995. MFA216003.

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