Verdi - Wagner, essai inachevé de Thimotée Picard

Voici un livre * stimulant, talentueux, comparant deux géants musicaux du XIXe siècle (G.Verdi est mort en 1901), mais inachevé dans la mesure  où le contexte culturel, historique est à peine évoqué. Il s’agit pratiquement d’un « huis clos » par le maître d’œuvre du « Dictionnaire Wagner ».

Voici un livre * stimulant, talentueux, comparant deux géants musicaux du XIXsiècle (G.Verdi est mort en 1901), mais inachevé dans la mesure  où le contexte culturel, historique est à peine évoqué. Il s’agit pratiquement d’un « huis clos » par le maître d’œuvre du « Dictionnaire Wagner ».
Le premier chapitre en « met plein la vue « assemblant musicologie et cinéphilie. Autour des oeuvres des deux compositeurs se décline une série de références mondiales de récupération, de provocation ou de traduction : exemple, le mélodrame verdien s’impose à une époque où l’italianité renaissante rejoindra le fascisme. 1940, un, cinéaste, adapte « La Traviata » dans un film s’achevant sur un happy end de type populaire car il y a eu une erreur de diagnostic, Violetta n’est pas phtisique, elle vivra ! Autre exemple, on sait l’interdiction, toujours discutable, de Wagner en Israël, or en 2011 un Orchestre de Chambre israëlien interprète « Siegfried/Idyll à Bayreuth. Pour ne pas évoquer, tout au long de 40 bonnes pages, une célèbre irrévérence, le film  des Marx Brothers, « Une nuit à l’opéra ».erdi - Wagner, 
A quoi cela conduit-il par-delà un fort caractère populaire de l’Opéra comme du Cinema, sans compter la culture immense et mondiale de l’auteur ? Il faut enfin en venir à la dualité Verdi/Wagner et celle de l’Italie et de l’Allemagne modernes,  une figure « imaginaire » de l’Europe musicale, suite aux nations devenues  adultes et quasiment contemporaines de l’Italie et de l’Allemagne. Comme si les deux nations et leur art clivaient l’Europe en deux !

1) – Vu d’Allemagne

R.Wagner, le mythe du génie, potentiellement sensible aux sirènes du nationalisme, du politique et même du pire politique. Wagner c.a.d. l’Europe du Nord, romantique, adoubé à la métaphysique, aux mythes anciens et à la musique face à une Europe du populaire, sans goût pour la métaphysique et qui, si l’on néglige le prodigieux passé, notamment musical, demeure au-dessous du Nord, du point de vue sonore en tout cas. Autour de ces quelques données, schématiques, se déroule dans l’essentiel de notre livre, une bataille culturelle et même militaire, voire le conflit de 14/18 alors qu’in fine l’Italie rejoint les adversaires du monde germanique.
Entorse à ce clivage manichéen, c’est un auteur germanique, Franz Werfel qui sonne la « Verdi Renaissance ». Nous sommes en 1920 mais encore dans les réflexes du 19°malgré la guerre et   les évolutions du temps. Du vivant de Wagner, l’éternel « wanderer » Frédéric Nietzsche l’a initialement idolâtrè puis rejeté en totalité. Pour F.Nietzsche romantisme, symbolisme ne sont que décadence, dégénérescence. La musique de l’Europe du Nord n’ a  pas assumé  la dramaturgie de la vie tandis que celle de l’Europe du Sud, de la Méditerranéé, après un inévitable passage par Wagner, (lumière de « Carmen » véritable icône du philosophe), on accepte cette dramaturgie, on s’en nourrit. Et donc Verdi !
Autres entorses : Alberto Savinio (frère du peintre Giorgio de Chirico), après un inévitable et rapide wagnérisme devient « verdien »./ Verdi, sa musique est inspirée de la terre, l’homme du Risorgimento » et d’après un certain Giovani Boldoni, c’est « un survivant immortel du romantisme ». Toujours admiré et loué par les grands poètes italiens, Umberto Saba, Giuseppe Ungaretti, Eugenio Montale. Et des musiciens, Luigi Dallapicolla, Luigi Nono, Bruno Maderna, Luciano Berio.
Entre les deux « géants » des « centristes » ont joué un rôle, parfois majeur ; par exemple le germain Goethe, à la fois romantique et classique. En musique, Brahms, loin de tout opéra ; idole du critique Edouard Hanslick (pratiquement, aucune allusion à Gustav Mahler).
Tournons nous du côté de Thomas Mann qui crée de grands romans, « La Montagne Magique », R.Wagner est  dans le profond de l’œuvre (Heinrich Mann frère de Thomas assimile la musique à un «  stupéfiant « . Thomas subit une évolution le menant de R.Wagner, du nationalisme à l’adhésion aux idéaux de la République de Weimar en 1922 ; jusqu’à l’exil en plusieurs étapes et au « Docteur Faustus » c.a.d. à la musique en tant qu’ambiguïté (A.Schoenberg, le dodécaphonisme en transparence, déjà et toujours en débat). Cette égale distance entre les deux « géants » sera celle de l’Autriche et l’extraordinaire création culturelle), de la « Joyeuse Apocalypse ». En musique ce sera Richard Strauss, compositeur d’« Hélène en Egypte » et d’autres titres, bien loin des débuts, « Salomé », « Elektra » ; en d’autres termes : réconcilier Hélène et Isabelle / Achille et Siegfried.

- (2) – Vu d’Italie.

Direction Arrigo Boïto, rien moins que « cosmopolite et réformateur », le bohème de Milan, que l’on aimerait mieux connaître qu’uniquement en librettiste de chefs d’œuvre de Verdi et lui-même compositeur d’opéras, rarement montés (idem pour Ferruccio Busoni,  un peu moins confidentiel).
T.Picard accorde une importance  non négligeable, aux Festivals, comme éléments promotionnels tel Bayreuth, Vérone pour Verdi, avec dans chaque cas des tendances vers le nationalisme (où contre le nationalisme telle la création de Salzbourg aux lendemains de 14/18 et auquel une référence n’aurait pas été sans intérêt même si Mozart en est  le coeur. Notre auteur s’arrête également aux analyses de Michel Leiris pour qui l’opéra s’apparente à un rituel,aux analyses de Dominique Fernandez qui transitera de Verdi aux opéras de castrats antérieurement, autre fascination, celle de la « fête » Francis Poulenc tout comme André Tubeuf (*) célèbrent le retour de la mélodie avec G.Verdi.

- (3) – Vu de France et de U.K.

En France, poursuite du romantisme, Théophile Gautier est concerné par Rossini, Bellini, etc. il accueille la musique de Verdi, devenue vite « la musique du vacarme ! » . On s’en doute la guerre de 1870 retournera bien des opinions favorables à R.Wagner. Tandis qu’auparavant, en 1861, Charles Baudelaire, rompant avec un conformisme français bien ancré, accueillera R.Wagner  avec un texte fameux à l’occasion de la prétendue création de « Tannhâuser », en réalité boycotté par le « Jockey Club » à l’Opéra de Paris. R.Wagner ne l’oubliera jamais.
Ce n’est que bien plus tard qu’il sera suivi  de Paul Verlaine, Paul Claudel alors que Claude Debussy admirateur à l’origine, évoquera « le crépuscule de la musique de R.Wagner ».
Jean Cocteau, dans « Le coq et l’arlequin », « Bible » du Groupe des Six n’aura pas de mot assez dur pour caractériser la musique allemande. Un  des grands mondiaux, Igor Stravinsky, en dualité avec Schönberg, dira que l’amateur n’a pas besoin de « sublime » mais admirera sans fin Giuseppe Verdi et ne cessera de vanter son don mélodique.
Logique réponse du berger à la bergère lorsque Romain Rolland emmène Richard Strauss écouter/voir « Pelléas et Mélisande », ce dernier dira qu’il a cherché en vain la musique et  s’interrogera sur le prétendu rôle des « interludes orchestraux ». De toutes ces affirmations contradictoires, c’est clair, il se déroule une dégradation de la figure de l’Europe Musicale.
Aussi bien en France revient-on à une sorte d’équilibre des opinions et jugements de valeur. Par exemple, André Suarès (*), et lorsque « Jean Christophe » de Romain Rolland songe à écrire une œuvre elle sera de réconciliation. Important critique musical, Boris de Schloezer déclare :que : « chaque artiste est unique en son espèce ». La messe est-elle dite ?

- Le cas anglais dans la mesure où il est évoqué, frappe par sa maturité dont Bernard Shaw, plutôt « matérialiste » frappe d’abord en wagnérien et publie en 1913 « Le parfait wagnérien » puis se retourne lors d’une longue vie, en faveur de G.Verdi et A. Boïto.
L’irlandais James Joyce, ténor dan la vie courante, rejette Wagner « musicien du sexe ». Compositeur exemplaire, Benjamin Britten est favorable à G.Verdi et non à R.Wagner, Hans Werner Henze opte pour la même voie.

- (4) – L’INACHEVEMENT ;

On a cité quelques noms contemporains, mais où sont dans ce livre très brillant, quelques noms de compositeurs majeurs dans le contexte G.Verdi/RWagner. Sans évoquer la production française (C.Debussy est présent mais pas M.Ravel, G.Fauré etc.) il n’y a pas dans cet Essai les noms d’Alban Berg ou de Léos Janacek. Un comble pour ces créateurs d’opéras et quels opéras ! même si on ne les apprécie pas  cf. également Modeste Moussorgski, Anton Dvorak, Bela Bartok, Paul Hindemith etc. Certes on a bien compris  que G.Verdi et R.Wagner n’ont guère de relations avec ces oubliés mais nos géants n’on ni vécu, ni créé exclusivement dans un huit-clos. Pour ne pas évoquer les Etats-Unis, l’Asie, l’Amérique du Sud en tant qu’adeptes de la « musique classique », également opératique.
On est tenté d’exprimer le même regret  s’agissant des metteurs en scène , Patrice Chereau ,à peine là, voire Bob Wilson, Peter Sellars négligés etc. et des chefs d’orchestre, Pierre Boulez au purgatoire Certaines exclusions ont la vie dure même en 2013 !
Malgré un réel plaisir de lecture, et le profit d’un énorme savoir, on souhaiterait un achèvement de cet essai,  au-delà d’un duo, certes fondamental,(qui le nierait ?) mais qui n’a pas œuvré ni de son vivant, ni post-mortem dans une sorte de désert !

Claude Glayman.

*  Timothée Picard : « Verdi-Wagner / Imaginaire de l’opéra et identités nationales ».Actes Sud 2013.
- Bernard Shaw : « Ecrits sur la musique (1876/1950) » – Bouquins/Robert Laffont, 1994
- André Tubeuf : « Je crois entendre encore » - Plon 2013
- André Suarés : « Sur la musique » Actes Sud, 2013

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