KURT WEILL EN QUETE DE VERISME AMERICAIN

« Street Scene : soit ce qui se déroule dans la rue,  ou bien les images de la rue

sont montées sur une scène. Dans le premier cas c’est un documentaire où tout est virtuel, semble exister ; dans le second cas la rue et l’immeuble qui la borde sont reconstitués sur une scène de spectacle, ce sont un opéra un « musical », une pièce, avec des acteurs, tout y est fictif . La meilleure preuve ici c’est l’orchestre placé au centre de l’espace, excellente et permanente primauté. Les personnages imaginés circulent dans les dédales d’appartements, et d’escaliers de  première importance (décors, Dick Bird).

J’ai songé au « Lys de Brooklyn » , l’un des premiers films d’Elia Kazan d’après  un roman populaire de l’immédiat après-guerre, totalement oublié aujourd’hui.

 

KURT  WEILL EN  SON TEMPS 

 

Exilé aux Etats-Unis depuis 1936, K.Weill  compose, en 1946/47, « Street Scene » d’après Elmer Rice , auteur américain traduit en français et des lyrics de Langston Hugues, le meilleur poète noir américain selon Aragon. Le compositeur né avec le siècle avait fui l’Allemagne nazie dès 1933 et s’était installé à New York après un court séjour en France où il a créé « La Marie Galante », les « Sept péchés capitaux » ainsi que « The Eternal Road », un oratorio de type sacré repris il y a quelques années au Festival de Montpellier/Radio France ; mis en scène à l’origine par Max Reinhardt au moment du départ Outre-Alantique. Dans l’Allemagne de Weimar après « The Protagonist » en 1926, il composa une série de chefs d’œuvre dont le célèbre « Opéra de quatre sous », en collaboration avec Bertolt Brecht rencontré peu

avant, L’équipe inventa le songspiel, notamment « Mahagony ». La République de Weimar connaissait alors une grande effervescence artistique, dont « Johnny spielt auf » l’opéra/jazz d’Ernst Krenek fut l’un des joyaux.              

Collaborant avec la célèbre chanteuse Lotte Lenya,  femme de K.Weill qui défendit sa mémoire et ses intérêts, K.Weill meurt en 1950. En 15 ans il doit

s’adapter à l’univers de Broadway, quelques années après la disparition de George Gershwin (+1937), pionnier de l’opéra américain, avant d’autres musiciens,  mal connus dans l’hexagone, s’étendant du traditionnel à l’avant-garde, incluant Leonard Bernstein au génie multiforme.

 

STREET  SCENE  AU  CHATELET :  SON VERISME ;

 

« Street Scene » est une belle réussite formelle du Châtelet qui conserve sa tradition de vérité ; une recherche de vérisme. C’est « un musical » compliqué, inégal, où le compositeur utilise de nombreux ingrédients (danse incluse et quel numéro !). Un immeuble vétuste peuplé d’émigrés plus ou moins récents à une époque de relative vitalité économique (la crise des années 30 est derrière). Et de destins croisés confrontés à des amours plus ou moins contrariés, voire tragiques. Les principaux personnages sont assez typés, en raison d’une certaine misère existentielle. Anna Maurant  que chante  Sarah Redgwick, sans être une star témoigne d’un talent prenant ; femme « mûre » plutôt maltraitée pas son mari Geof Dolton,  probablement, un brin caricatural dans sa violence d’ouvrier intégré . Rose la fille du couple, adulte, Susanna Hurell, émouvante, est attachée à Sam Kaplan , Paul Curievici , étudiant en droit, l’intello de ce petite monde,  lui même fragile et tenace. Mais la difficulté, là aussi existentielle, entrave l’idylle.

La famille italienne de Lipo Fiorentino, aliéné par sa stérilité en dépit de sa jovialité  aveuglante ,traverse une souffrance cachée tandis qu’un couple voisin fête une naissance heureuse. Du reste les enfants jouent un rôle important, particulièrement nombreux dans ce grand ensemble. Ils sont saisis par une sorte de carnaval de moqueries des adultes dû à l’habile metteur en scène John Fulljames, l’un des animateurs de l’ensemble britannique, « The Opera Group » attaché au répertoire contemporain et qui ici moque les faits et gestes des adultes  particulièrement « le pognon » de la « haute ». Avec la prouesse danse ce sont deux moments inattendus qui détendent un climat général souvent lourd.

Et c’est bien là que se pose la question d’un avis global du critique qui symbolise sans doute un certain retour de Kurt Weill,plutôt absent ces dernières décennies. Un compositeur, homme de théâtre, passionnément préoccupé par la recherche d’un style personnel, ayant subit les influences du cabaret allemand, du jazz lui-même devenu multipolaire, de Puccini, de l’opéra occidental, fasciné par le  grand répertoire, affectionnant quantité de ses traits orchestraux ; sans souci d ‘une avant garde plus problématique ; un don pour l’invention mélodique A noter l’efficace direction de Tim Murray à la tête  de l’ Orchestre, Pasdeloup  et une forte présence chorale du Châtelet lui-même (Alexandre Piquion) et  la Maîtrise de Paris menée par l’ami Patrick Marco.

Une rareté bienvenue, à découvrir ou redécouvrir et à repenser !

Claude Clayman

Châtelet 25 janvier. A venir 29 et 31 janvier

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