JUSTE UNE IMAGE DE BALI (38) : "JE N'AI RIEN COMPRIS A SEKAR GUNUNG"

 Comment décrire l’indescriptible ?

D’emblée : les huit heures vécues au sein d’un ngaben géant, cette crémation collective du village de Sekar Gunung, resteront un des temps forts de ma vie.

Longtemps, cette succession de prières, de déambulations entre Pura Dalem, le temple principal, et les deux autres sites, un sanctuaire lové dans l’un des replis de la montagne, le champ fermé propices aux crémations ; ces aspersions d’eau sacrale et autre moulinets pour purifier les croyants ; ces offrandes tenues sur le chef par la plupart d’entre eux, d’entre elles surtout ; l’apparition des quatre bovidés fabriqués par les artisans du village ; la tour géante, vacillante, venant flirter avec les plus hauts bambous, soulevée par une trentaine d’hommes forts ; l’orchestre de gamelan, le chatoiement des couleurs ; longtemps les sourires et l’amabilité solidaire de tous les villageois, les temps de recueillement, de calme absolu et les tempêtes de sons, d’énergies ; le tourniquet de la tour, onze fois sur elle-même, immense manège de la foi et de la joie mêlées ; longtemps les rites perpétués par les pemangku et leurs aides resteront gravés dans ma mémoire et par-dessus tout l’image déjà icônique du défunt porté sur la poitrine par l’un des siens, épouse, enfants, petits-enfants.

Ce matin, l’émotion me prend encore à la gorge.

Pourtant, pour plagier Marguerite Duras, « je n’ai rien compris à Sekar Gunung » (1) en ce jour tant attendu depuis cinq ans par les vingt quatre familles qui voyaient là se terminer un long cycle.

Il y aurait encore une dernière cérémonie pour clore définitivement celui-ci mais à l’évidence, tout se jouait hier pour ces vingt quatre familles, souvent nombreuses, celles et ceux qui avaient quitté le village, venus de Denpasar…ou de Turquie ; pour la communauté villageoise toute entière.

Car cette fête – j’emploie ce mot à dessein – offre une occasion unique de rendre hommage à ces les morts. D’où cette profusion inimaginable d’offrandes. Certaines seront enfouies dans les entrailles des quatre bovidés, les dernières enterrées dans l’espace de la crémation.

Un acte collectif car chacune aurait coûté des sommes que ces simples villageois n’auraient jamais pu honorer.

Prévenu à 7h30 de l’imminence de la cérémonie, j’ai revêtu vite fait ma tenue la moins rutilante pour respecter le « dressing code », un sarong marron et noir à fin motif et liserai, un T.Shirt noir, et mon couvre-chef à petites cornettes habituel. Et me suis laissé glisser vers le temple, impressionné par le nombre de motors, et de « mobil » (les bagnoles, rutilantes, nombreux S.U.V) et par le service d’ordre muni de talkie-walkie. Saluts.

Et salut à Made - mon aîné de peu, il a tout juste 80 ans – que je fréquente chaque jour en traversant le village car il se tient le plus souvent assis près du temple second, Made, vieux paysan, cassé par les travaux des champs et l’âge, maigre comme un clou, dont je sens les os quand je lui tiens le bras.

Tout de noir vêtu, il est presque méconnaissable. Ses yeux reflètent son bonheur d’être là, d’être parmi les siens. Je le félicite en hurlant – il est sourd comme un pot – car il a pris soin de couper sa chevelure et de tailler sa barbe broussailleuse.

Il se tient presque droit et voudra être de tous les rites, de toutes les déambulations que nous ferons de conserve car le bule que je suis – le seul, ce que me feront remarquer mes compagnons avec le pouce levé à plusieurs reprises ! – respecte les règles non dites : être présent, et comment, sourire à chacun, échanger des regards francs, marquer ma révérence aux (pe)mangku que je connais. Et marcher comme il se doit après l’orchestre de gamelan lequel clôt toujours le défilé.  

La suite demain…

(1) Emmanuelle Riva prononce à plusieurs reprises, comme un mantra, cette phrase culte : « Je n’ai rien vu à Hiroshima », dans ce film bouleversant d’Alain Resnais, « Hiroshima mon amour ».

Made, 80 ans, hier au grand ngaben © Claude Hudelot Made, 80 ans, hier au grand ngaben © Claude Hudelot

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