La très lucide veuve d'Edgar Snow, auteur du mythique "Red Star over China" (1)

Elle se nomme Lois Wheeler Snow. A plus de 90 ans, au moment de faire ses cartons avant de quitter la maison qu’elle habita à partir des années 1960 avec son célèbre mari en Suisse, non loin du lac Léman, cette ancienne comédienne, qui fit les beaux jours de Broadway, participa à la création du mythique Actor’s Studio avant de rencontrer l’homme de sa vie. Lois Wheeler Snow égrène à voix douce ses propres souvenirs et le destin exceptionnel du premier journaliste étranger à avoir rencontrer Mao Zedong.

Elle se nomme Lois Wheeler Snow. A plus de 90 ans, au moment de faire ses cartons avant de quitter la maison qu’elle habita à partir des années 1960 avec son célèbre mari en Suisse, non loin du lac Léman, cette ancienne comédienne, qui fit les beaux jours de Broadway, participa à la création du mythique Actor’s Studio avant de rencontrer l’homme de sa vie. Lois Wheeler Snow égrène à voix douce ses propres souvenirs et le destin exceptionnel du premier journaliste étranger à avoir rencontrer Mao Zedong.

Arte diffusait la nuit dernière, entre 23h35 et une heure du matin un documentaire quelque peu étrange, troublant, frustrant émaillé d’archives photographiques et d’extraits de films tournés par Snow, auxquels répondaient des plans montrant la destruction de cette ancienne ferme et les déroulement des saisons à l ‘entour. Titre de ce film de 105’ : « Ailleurs, ma maison ».

Frustrant car la photo illustrant l’annonce dans Télérama où l’on voit Snow, en compagnie du Président Mao et de son « plus proche compagnon d’armes », Lin Biao,  le 1er octobre 1970, à la tribune de Tian An Men, lors du défilé célébrant l’anniversaire de la « Libération » alors que la Révolution culturelle battait son plein, cette photo nous laissait espérer des archives que l’on imagine très riches…

Il n’en est rien. Est-ce le choix du réalisateur suisse, Peter Entell, et de la productrice qu’est Lois W.S ou bien, plus probablement, l’impossibilité de pouvoir utiliser les films et les photos tournées et prises par la propagande maoïste lors des trois séjours qu’Edgar Snow effectua en 1936, puis en 1960 et enfin en 1970 ? Rien n’est dit à ce propos.

Dès lors, la chute des murs, l’arrachement de la glycine, l’abattage d’un immense sapin, souvenir d’un Noël lointain, toutes images violentes, mais aussi la vision de deux arbres jumeaux devant la maison, sous la neige, couverts de fleurs puis de feuilles, les champs de céréales ou de tournesols – quels téléspectateurs devineront l’allusion à Mao Zedong ?- le vol des étourneaux ou un simple coucher de soleil estival vont servir à construire ce film lent qui repose sur les frêles épaules d’une vieille dame rêveuse et lucide.

Peu d’images d’époque donc, sinon celles tournées ou prises par un jeune journaliste américain tombé amoureux du peuple chinois, alors exsangue. Images précieuses d’un Shanghai envahi par les mendiants et les morts de faim, ramassés par centaines chaque jour non loin du fameux Bund. Images rares d’une manifestation appelant à l’unité des Chinois pour mieux lutter contre l’envahisseur nippon..

Puis de très brèves séquences où l’on découvre un cavalier barbu qui n’est autre que Zhou Enlaï accueillant à bras ouverts le journaliste téméraire,  un Mao efflanqué juché sur un tribune de fortune en rase campagne haranguant quelques centaines de paysans sans micro ni porte-voix – que pouvaient-ils comprendre, ces ruraux du nord-ouest de ce révolutionnaire mal fringué parlant avec le fort accent de sa province natale, le Hunan ? – ou bien Snow lui-même, barbichu, découvrant une carte de la région où l’Armée rouge un an à peine après la fin de la Longue Marche…

Si l’alternance de ces archives maigrelettes et des plans tournés pendant plus d’une année dans et autour de la maison d’Eysins ressemble à une grosse ficelle, il n’empêche : impossible de zapper ou d’éteindre son poste.

Ce récit savamment tricoté, au sein duquel la  présence et la voix de veuve d’Edgar Snow prennent subrepticement  le dessus, distille un vrai charme soutenu il est vrai par des mélodies chinoises connues ou inconnues venant caresser les images…champêtres vaudoises.

Une fois admise la construction et le choix de prendre comme fil rouge ( !) tout aussi bien la biographie de Lois que celle d’Edgar, la frustration s’estompe.

Ce qui frappe d’abord, à propos de ce dernier, c’est son courage et son ingénuité, laquelle ne le quittera jamais et lui jouera des tours.

Rien n’est plus fascinant, - même si, une fois encore d’autres archives auraient été les bienvenues – de le voir pénétrer comme par enchantement dans le territoire occupé par les communistes non à Yan’an mais à Bao’an, dans cette Chine du loess située loin des grandes métropoles de l’est.

Snow, à l’évidence attendu et très bien reçu, a le privilège de pouvoir rencontrer Mao et les autres dirigeants communistes pendant de longues heures. Lui – et lui seul, ce qui, curieusement n’est pas mentionné – recueillera pendant plusieurs nuits, l’unique récit autobiographique que le « Président » daignera livrer, récit qui commence par la petite enfance, évoque ensuite son tout premier mariage, non consommé, etc.  Ces chapitres apparaissent comme le morceau de bravoure de « Red Star over China » qui sortira en 1937.

Autre élément saillant livré par plusieurs mouvements de caméra le long de la bibliothèque construite par E.S lui-même : les dizaines de traductions étrangères, en de multiples langues, de cet ouvrage fondateur. Celui-ci connaitra un succès mondial qu’il est difficile de concevoir aujourd’hui.

Lois, presque guillerette, raconte comment chacune des feuilles du futur livre à peine écrite, à Pékin, début 37, se voyait immédiatement traduite en chinois. Et publiée dans la presse.  Elle nous rappelle que Red Star over China eut un impact géopolitique considérable aux USA, en Europe et surtout en Asie.

Et nous dit aussi cette vérité : nombre de jeunes patriotes intellectuels chinois rejoindront Yan’an après la lecture de ce texte prémonitoire qui prévoyait déjà l’avènement des communistes au pouvoir. Ceux-ci seront très conscients, dès cette époque, de l’importance cardinale de ce reportage positif et flatteur. Comme le film le montre souvent, leur reconnaissance sera constante (2).

De là à accuser Snow d’être lui-même un communiste, il n’y avait qu’un pas, vite franchi par les services secrets américains. A un moment, Lois ouvre un tiroir et en extrait un dossier de 500 pages rédigé par la CIA et autant d’accusations mensongères.

Il est alors la cible du maccarthysme, perdant peu à peu toute possibilité de travailler dans son pays, au risque de mettre en péril son foyer familial – ils ont désormais deux enfants, Chris et une petite Sian, comme la ville située à l’ouest du pays, jadis la première capitale de l’empire,  dénommée Chang’an.

Lois elle-même se voit figurer sur la liste noire. Elle ne peut plus ni jouer à Broadway, à Hollywood, ni dans les séries télé. Tous quatre se voient contraints de s’expatrier. Pour un an pensent-ils. Edgar Snow ne retournera plus jamais dans sa propre patrie.

Par deux fois, à deux moments cruciaux, il sera invité par le Président Mao et le Premier Ministre Zhou Enlai à retourner en Chine. 

En 1960, alors que le Grand Bond en Avant, si dévastateur, bat son plein, le grand journaliste qu’est Snow se voit « balader » et berner par ses vieux amis. Comme beaucoup d’autres visiteurs étrangers – et parmi eux un certain François Mitterrand -, il n’y voit que du feu et dresse un tableau très positif de ce qui se révélera être la plus grande famine de l’histoire de la Chine, avec au moins 36 millions de morts. Avec aussi de multiples exemples de cannibalisme.

Dans le film, Lois s’interroge avec beaucoup d’honnêteté sur l’aveuglement de son mari et stigmatise, il est vrai, cinquante après, la toute puissance manipulatrice de la propagande maoïste.

Bis repetita à l’automne 1970. Cette fois, E.S est accompagné de son épouse, laquelle partagera le privilège inouï d’assister au défilé du 1er octobre du haut de la tribune de Tian An Men aux côtés du Président-Dieu.

Dans ses écrits, Snow émet cette fois quelques critiques et devine qu’il fait lui-même l’objet de manipulations.

C’est ainsi que le fameux portrait qu’il fit de Mao devant sa grotte, à Yan’an, - celui-ci a alors 43 ans, il porte, exceptionnellement, l’habit militaire et une casquette avec étoile rouge – ce portrait est reproduit par millions et apparaît, dans des dimensions gigantesques, lors du défilé du 1er octobre 1970. (Cette anecdote et ce texte ne sont pas mentionnés dans le documentaire, dommage). Il interroge aussi le Grand Timonier à propos du culte de la personnalité, mais le vieux roué s’en tire par une de ces pirouettes dont il a le secret.

Double ironie de l’Histoire : alors que les USA sont alors gouvernés par Richard Nixon, le président le plus farouchement anticommuniste, , qui mène tambour battant la chasse aux sorcières tout en embourbant son pays dans l’effroyable guerre du Vietnam, Mao Zedong et Zhou Enlaï chargent Snow de transmettre une invitation secrète à celui-ci de visiter la Chine.

Mais un cancer l’empêchera de voir s’accomplir son vieux rêve du rapprochement entre son pays et la Chine. Mao et Zhou envoient à Eysins une escouade de grands médecins et d’infirmières qui tente de soigner « le grand ami du peuple chinois »  en pratiquant notamment l’acupuncture. Peine perdue.

Edgar Snow meurt au moment même où Nixon s’apprête à se rendre à Pékin. Troisième ironie : celui-ci lui écrira une lettre en forme d’hommage auquel le mourant ne répondra pas. Sa veuve le fera à sa manière, en mettant, diplomatiquement, les points  sur les i.

E.S avait souhaité qu’une partie de ses cendres soient dispersées dans l’Hudson et l’autre à Pékin. Elles seront enfouies dans un jardin de la capitale, en présence de Lois, de Sian, de Zhou Enlai, de l’épouse du Premier Ministre, Deng Yingzhao et d’autres grandes figures de l’ère maoïste. Une immense peine se lit sur les visages.

Lois reviendra en Chine à plusieurs reprises avant prendre fait et cause pour les étudiants de la place Tian An Men et de s’insurger, dans la presse anglo-saxonne, contre le massacre perpétré dans la nuit du 4 juin 1989.

Elle décidera de retourner  à Pékin en 2000 avec son fils, pour tenter d’aider Ding Zilin, une des « mères de Tian An Men » alors assignée à résidence qui demandait justice pour son fils assassiné.

Dans un premier temps, la démarche visant à lui témoigner son soutien et à lui remettre des dons pour aider le familles des disparus, cette démarche échoue. Lois menace alors le pouvoir chinois de rapatrier les cendres de son mari aux Etats-Unis.

Finalement, la vieille dame sera relâchée. Depuis lors, celle qui avait appris, au fil de ses visites, à aimer le peuple chinois tout autant que son défunt mari, n’a plus remis les pieds à Pékin.

Le film se termine sur un ultime déménagement. La petite dame, toujours seule, dépose dans un appartement encore vide sur une console de style ming plusieurs cartons de livres et étend au sol un tapis chinois…

                               ***

(1) Red Star over China, publié en 1937 par Victor Gollancz Ltd, Londres pour des raisons que l'on peut comprendre est dédicacé à "Nym", Nym Wales, alias Helen Snow, première épouse d'Edgar Snow. Si les images du livre sont dues à E.S, celle-ci en prendra d'autres non moins précieuses. Une seconde édition sortira aux USA en 1938 (Random House). Curieusement, il faudra attendre 1965 pour que sorte la première édition en français, chez Stock. Cette fois, E.S dédicace cette version "à la mémoire d'Agnes Smedley, une femme quoi a apporté à l'Occident sa première connaissance réelle de la révolution sociale chinoise."

Pour revenir à Helen Snow, le film "Ailleurs, ma maison" ne la mentionne jamais...Il se trouve que j'ai échangé une correspondance avec elle entre 1970 et 1971, lors de la préparation de La Longue Marche (collection Archives, Gallimard / Julliard) sorti en 1971.

(2) Dans l'avant-propos à l'édition française, E.S écrit: "J'avais trouvé Mao Tsö-tong et les autres chefs communistes à un moment particulièrement favorable, pendant une accalmie entre de longues années de combats. Ils me consacrèrent une grande partie de leur temps et me fournirent, avec une franchise sans précédent, plus d'informations personnelle et impersonnelle qu'aucun scribe étranger ne pouvait pleinement assimiler. (...) Pendant cinq ans encore, tandis que Yen-an restait inaccessible à tout journaliste étranger, mes reportages demeurèrent une source unique.

Si ce que j'offre est de l'histoire observée d'un point de vue partisan, ce n'en est pas moins de l'histoire telle qu'elle a été vécue par les hommes et les femmes qui l'ont faite. Une autre raison appréciable a permis à ce peuple chinois tout entier - y compris la foule des communistes, excepté leurs grands chefs - la première relation authentique du Parti communiste chinois et la première histoire suivie du long combat qu'il a soutenu pour mener à bonne fin la révolution sociale la plus complète que la Chine ait accomplie en trois millénaires. De nombreuses éditions de ce livre ont vu le jour en Chine, et parmi les dizaines de milliers d'exemplaires des traductions chinoises, des éditions ont été entièrement produites en territoire de guérilla. C'est autant que je sache le seul livre étranger traitant de la Chine à qui l'on attribue une influence considérable sur la pensée politique d'une entière génération de la jeunesse chinoise." 

 

 

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