Un vieil être humain portant un grand chapeau de paille conique, sort de temps en temps d’une cabane, un balé improbable fait de bric et de broc, de bambou et de tôle ondulée.
Tout autour, de hautes rizières en terrasse d’un vert éclatant prêtes à être moissonnées. Il est cinq heures du soir ; la ville d’Amlapura vient mourir là, sur cette route qui serpente non loin des monts Lembuyang et Seraya, coiffés en ce 1er septembre d’une couronne de nuages laiteux.
A peine sorti(e) de son antre, il / elle tire sur plusieurs très longs filins argentés luisant au soleil couchant, lesquels sont reliés à des chiffons multicolores, à des objets métalliques et bruyants. Concert éphémère à la John Cage.
Puis il / elle s’accroupit avant d’actionner deux ou trois autres immenses bras arachnéens et de retourner dans sa cabane. Les filins épouvantails couvrent quasiment toute la surface de la rizière. Pas d’oiseaux en vue. La mission s’accomplit sans que personne – c’est l’heure où les enfants et les parents rentrent à la maison en scooter ou en vélo – ne remarque le manège.
De l’autre côté de la route, vers l’est, des rizières en étage par dizaines léchées par la lumière rasante se voient elles aussi couvertes de bouts de tissu par dizaines flottant au vent. Moment de liesse et régal visuel d’une douceur infinie.
Repères : si jamais vous passez près d’un groupe de gens, assis à même le chemin ou sous un balé, ralentissez. C’est le conseil que m’avait donné l’ami Farhul, musulman de Sumatra vivant ici depuis de longues années.
Et saluez, toujours. Parfois, un petit coup de klaxon suffira. Ou un hochement de tête. Ou un sourire. Ou encore, selon l’heure, un « Selamat pagi », « Selamat siang », Selamat sore » ou à la nuit tombante « Selamat malam ». Et la réponse viendra toujours, toujours chaleureuse.
Longtemps, à Ré, j’ai rêvé de saluts spontanés entre gens de bonne compagnie. Et il vrai que parfois nous nous disons bonjour. Parfois.
Ici, ne pas ralentir, ne pas faire signe à l’autre serait une offense.
A vous de choisir la bonne expression et de donner du Selamat tinggal – salut à celle ou celui qui reste - à la jeune femme qui vient de vous servir et vous renverra son Selamat Jalan - bonne route – à vous qui repartez ou balancer avec conviction aux cantonniers musulmans un fort « Salam Alikum » auxquels ceux-ci vous répondront en chœur, avec quelle jubilation, « Alikum Salam ».
Ces échanges de politesse très codés font immanquablement penser au mœurs nipponnes. Avec cette différence: là-bas, les mots échangés presque furtivement le sont dans un cadre purement familial et privé.
Tous les enfants balinais, je dis bien tous, prennent l’initiative d’un « Hello » qui ne cesse de résonner au fil de la route. Et ne parlons pas des écoles : répondre cela va de soi, lever la main…
On reste confondu devant tant d’amabilité et de gentillesse.
Et de curiosité aussi. « D’où viens-tu ? » « Où habites-tu ? » « Que fais-tu ? » « Et ta femme, où est-telle ? » « Et tes enfants ? » « La France ? » (Perancis). Aduh, Paris(s) ! » « Quelle est ta religion ? » « Et Dieu ? » Je n’invente rien : cette question me fut posée avant-hier par Ayu, femme artisan finissant de peindre, dans un sous-bois de rêve près d’un hangar en bambou, un autel hindouiste de toute beauté.
Ayu et S-Nyoman, tous deux assis ou accroupis au sol, tous deux la casquette rivée sur le crâne, se disent fiers d’être des artistes – les mots parfois n’ont pas de frontière - ; ils ont trois petits garçons et m’ont promis de venir voir notre vieille maison gladak en teck. Ils savent, ils devinent. Je les attends.
Hier, grimpant en scooter le long des pentes sur lesquelles je n’osais m’aventurer, me voici tout en haut d’un mont sur un terre-plein ouvrant sur un petit temple hindou couleur ocre et sur un hameau hors du temps.
Un grand homme en habit blanc de cérémonie et couvre-chef assorti – le blangkon - se repose avec son fils, huit ans, ce dernier très intrigué par l’étranger qui débarque là sans crier gare. Plusieurs autres hindouistes tous vêtus de blanc devisent sous un autre balé, à quelques mètres.
Le père s’avère être policier. Me laisse comprendre qu’il tire le diable par la queue. S’étonne que l’on veuille vivre ici – sous-entendu si haut, si loin de tout - dans une maison traditionnelle javanaise… « Kamu tinggal lama ? » « Tu comptes y vivre longtemps ? » La réponse provoque plusieurs éclats de rire…
Repères encore : cette société semble toujours et encore très fluide et prête à montrer son bon vouloir même si les deux communautés principales, l’hindouiste et la musulmane, ne se côtoient guère. Prévenance de chacun à tous les instants. Quittez-vous une commune ? Un panneau ornemental vous remerciera d’être passé par là – Terima kasih – et vous souhaitera bonne route – Selamat jalan. Douceur des mots eux-mêmes, souvent repris en écho : ainsi de jalan jalan qui annonce une promenade. Une langue chantante tout en rondeurs.
Pour qui connaît la rudesse chinoise, la différence saute aux yeux.
Un point commun pourtant entre les deux : la face ! Mais une face de charme, sans animosité et encore moins d’agressivité. D’autant que comme me le faisait remarquer un de mes compagnons balinais, nombre d’entre eux sont naturellement artistes. L’art de vivre voilà leur affaire.
Il suffit de voir leur mise, leurs atours, avec quelle grâce ils ou elles portent à l’oreille une fleur de frangipanier, avec quelle aisance ils ou elles viennent déposer sur leur seuil le canang, cette offrande quotidienne sous forme de petit plateau de feuilles de palmier tressées, de quelques fleurs, de riz cuit aspergé d’eau bénite et oint d’encens, pour comprendre à quel point les balinais sont imprégnés d’art et de culture. Ils sont par exemple, je crois l’avoir déjà écrit, musiciens dans l’âme. Et se meuvent avec un port d’autant plus altier que les femmes surtout continuent de porter de lourdes charges sur la tête.
A ce propos, allez savoir pourquoi, ce 1er septembre, j’ai croisé des dizaines d’hommes et de femmes portant des bottes d’herbe, de feuilles de toutes sortes, y compris d’oreilles d’éléphant, ces très grandes feuilles tropicales déjà pliées. Certains avaient littéralement couvert leur vieux scooter de quatre ou cinq bottes et roulaient bon train !
Le plus spectaculaire : un couple, lui conduisant devant, elle derrière portant deux bambous géants d’une huitaine de mètres ! Dans le même esprit cette anecdote : notre ami Lempot, qui fait office de chef de chantier, m’avait annoncé la venue, l’autre matin, des artisans ayant fabriqué les huit longs stores de bambou et de toile parachute, chacun mesurant plus de deux mètres et pesant plusieurs dizaines de kilos. Ils étaient venus à trois…en scooter ! Le troisième homme, le plus costaud d’entre eux, nous a expliqué comment, dans la plus forte pente en contrebas de notre petit territoire, sous l’immense banyan qui en marque l’entrée, il avait versé avec tout son chargement…Plus de peur que de mal, Vishnu merci.
Derniers repères : deux sens priment sur les autres.
L’ouïe d’abord : apprendre à écouter vivre la forêt, la nature, entendre les oiseaux, les insectes, les animaux domestiques et sauvages aussi bien que les appels à la prière, le bruit pétaradants des motos et celui des scies à moteur, les voix se parlant d’une crête à l’autre, le chuintement de la pluie, les aboiements sans fin des chiens et le chant des coq jour et nuit. Savoir que le vrai silence ne dure qu’une petite heure ou deux au cœur de la nuit.
Et l’odorat. Cette île embaume. En quelques dizaines de mètres, vous aurez perçu combien de parfums, de senteurs, d’odeurs ? Cela va de la puissante, entêtante fragrance du clou de girofle, qui sèche actuellement le long de la route, sur de grandes bâches, l’un des trésors sans lesquels les agriculteurs montagnards qui vivent ici seraient encore plus pauvres, au parfum des frangipaniers qui décorent l’entrée des maisons les plus modestes ou les plus aristocratiques.
Et puis, cela aussi fait partie du tableau, il y a la fiente des coqs de combat que l’on expose chaque jour, sous leur coupole de bambou tressé au bord du chemin et l’odeur tenace de la vache et de son veau, mes proches voisins ! Et aussi : une effluve de café, le délicieux copi Bali ou celle des brulis le long des fossés. Ou celle des bambous à peine coupés séchant au soleil non loin de mon petit sanctuaire préféré.
Le sommet peut-être : le parfum subtil de la fleur d’ylang ylang, à la lutte avec celui du champak – de la famille du magnolia – et avec les jasmins…
A quand une carte olfactive de l’île des dieux ?