CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

300 Billets

0 Édition

Billet de blog 3 octobre 2016

CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

De la nature balinaise et des hommes

CLAUDE HUDELOT (avatar)

CLAUDE HUDELOT

Historien de la Chine contemporaine, réalisateur de documentaires tv

Abonné·e de Mediapart

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Lorsque des nuages tentaculaires viennent couvrir les deux monts, lorsque  le grondement de la pluie résonne dans la vallée, lorsque toute la forêt se courbe sous le vent, lorsque vagues et ressac vous terrassent non loin des galets, lorsque des milliers d’insectes envahissent votre balcon faute d’avoir oublié d’éteindre la lampe, lorsque vous remarquez, une fois de plus, la dimension de certaines palmes, de ces immenses « oreilles d’éléphant », lorsque vous admirez la haute canopée de certains arbres sacrés ou lorsque vous croisez au détour d’un col une colonie de singes macaques,  comment ne pas songer à la puissance de la nature ?

Ainsi va Bali, du moins certaines régions parmi lesquelles celle de Karangasem, qui semblent miraculeusement préservées de l’affreux bétonnage sévissant au sud.

Ici, peu ou pas de constructions, quelques villages de ci de là, une maison isolée au détour d’un chemin,  des cabanes ou des huttes le plus souvent masquées par la végétation.

Si la nature équatoriale prospère et séduit, avec une diversité d’espèces à nos yeux vertigineuse, il faut savoir que cette forêt fut et reste aujourd’hui constamment travaillée par la main de l’homme. La plupart des sous-bois se voient visités par des paysans – cueilleurs toujours munis de leur serpette. On les croise souvent le long des chemins et des routes, on les aperçoit, courbés, coupant des branches, montant aux arbres parfois pour les tailler ou pour quelque récolte de fruits ou d’épices. Des hommes surtout et aussi des femmes.

Une intuition : il semblerait même qu’il y ait une mystique de cette cueillette. Ou bien est-ce une hygiène, l'hygiène de la nature, et quoiqu’il en soit une nécessité vitale.

Tailler, ramasser, former des bottes, cueillir, transporter ensuite son volumineux butin sur sa tête – c’est le lot des femmes portant fagots – ou en travers du scooter sous la forme de longues bottes de paille, de foin qui iront enrichir la pâture des bovins vivant sur leurs terres, tel est le lot quotidien de centaines de milliers de ruraux balinais.

Sur les flancs des monts Lempuyang et Seraya, la coupe des bambous s’avère un exercice légèrement plus fructueux, tout comme la récolte des clous de girofle ou celle des durian, fruit très odorant fort privé en Chine et dans toute l’Asie du sud-est.

C’est dirait-on un combat perpétuel car la pousse des plantes en sous-bois va bon train, même en saison sèche. A la saison des pluies, de novembre à mars,  elle explose. Chacun se doit donc d’effectuer ces tâches.

Entendons-nous bien : le petit peuple balinais qui s’y colle, qu’il soit ici, à l’est extrême de l’île, surtout musulman ou hindouiste ailleurs, s’apparente à un lumpen prolétariat des campagnes, lequel vit grâce aux fruits et aux légumes venant compléter son alimentation de base, ce riz cultivé sur les terrasses, lesquelles apparaissent comme autant de clairières et de respirations du paysage .

Ces « paysans- très – pauvres », pour reprendre une terminologie maoïste, vivent bien en-deçà du « seuil de pauvreté ». Ce qu’ils gagnent ? Difficile de savoir mais c’est de l’ordre de un ou deux euros par jour, guère plus.

Alors, il faut multiplier les à-côtés, par exemple en pratiquant l’artisanat, notamment pour tisser des offrandes qui seront collectées par un grossiste passant avec sa camionnette puis revendues sur le marché d’Amlapura. L’élevage des poules en liberté ou celle des coqs de combat, une passion uniquement masculine, fait partie de ces revenus, tout comme les boulots de manœuvres, de menuisiers, de charpentiers, de peintres sur les chantiers, ceux de cantonniers pour consolider la route, creuser une rigole d’écoulement, etc.

Il y a d’ailleurs un mystère que je n’ai pas encore élucidé. Nombre de ces Balinais pauvres possèdent tous au moins un ou deux scooters, ainsi souvent que leurs enfants, adolescents, véhicule indispensable pour se rendre à l’école parfois fort lointaine. Certains, rarement il est vrai, possèdent même des voitures récentes, de marque nipponne ou coréenne. J’ai cru comprendre que le crédit sévissait dans nombre de foyers, provoquant parfois des drames que l’on peut imaginer.

Ce système a son corollaire : un esprit d’entraide très fort dans les deux communautés et au sein du banjar, structure communale régissant la plupart des activités du village.

Chez les hindouistes, la multiplication des fêtes et cérémonies de toutes sortes accentue encore ce phénomène d’entraide d’une même communauté.

Ces pratiques ancestrales, qui vont de l’offrande quotidienne, matin et soir, sur le parvis de la maison à des cérémonies – upacara – fastueuses avec constructions de décor, utilisation de centaines de mètres de tissu jaune pour enrober certains édifices, préparation d’offrandes, fabrication des boites, plats, statuettes, grandes effigies et autres poissons géants en carton pour telle crémation, toutes ces pratiques nécessitent une participation financière qui grève d’autant plus les budgets les plus modestes. Une enquête auprès de ces populations démunies serait nécessaire pour savoir dans quelle mesure elles peuvent elles aussi cotiser.

Il existe en outre une catégorie sociale encore plus pauvre, que l’on pourrait qualifier de lumpen lumpen prolétariat, représentée essentiellement par la gente féminine.

Le plus souvent, comme souvent en Asie et notamment en Chine, il s’agit de femmes au visage tanné qui ont le courage de transporter sur leur chef de lourdes charges, des pierres ou d’autres matériaux de construction,, qui iront le lendemain proposer leur force de travail pour la récolte du riz ou d’autres tâches ingrates. 

Elles me font beaucoup penser aux hors caste de l’Inde, même si ici cette non catégorie n’existe pas. Comme en Inde, elles sont ici quasi transparentes. Les gens qu’elles croisent – ne parlons pas des touristes – les ignorent. Pas de mépris : elles sont devenues invisibles. Et d’autant plus proches les unes des autres. Ayant rencontré l’un de ces groupes, j’ai compris qu’elles étaient balinaises et fières de l’être. Timides, farouches, drôles parfois. Et finalement chaleureuses comme tout autochtone qui se respecte.

Si je tente de comprendre et de restituer cette complexité /réalité observée chaque jour, complexité / réalité de cette nature prolifique, magnifique, où la main de l’homme joue un rôle, complexité / réalité de cette paysannerie montagnarde et de ces quasi hors caste, c’est, vous l’aurez compris, parce que Bali, « l’île des dieux », reste sur la plus grande partie de son territoire une terre magnifique où la nature domine et où femmes et hommes vivent dans un état de pauvreté que la plupart des touristes cantonnés dans leurs hôtels haut de gamme, dans un triangle allant de Denpasar à Kuta d’une part et à Ubud d’autre part, ignorent totalement.

Or si l’on veut vraiment visiter Bali, il faut d’abord, comme partout, un peu de temps. Il faut surtout oser prendre les routes secondaires, voire tertiaires, aller à la rencontre de cette nature et de ces villages perdus, savoir saluer,  vouloir sourire et se présenter - «Saya Orang Perancis » - et déjà la glace est brisée – avoir aussi, disons-le un certain sens de l’orientation, et toujours, sous la selle de son scooter ou dans la bagnole, l’indispensable sarong si l’on veut être invité à une cérémonie…La marche, la découverte du voisinage le plus proche, voilà une autre approche sincère et riche en belles surprises.

Maintenant, préparons-nous, en bûchant chaque jour notre bahasa Indonesia, à d’autres découvertes dans les îles dont les noms sont  aussi évocateurs et magiques que celui de Bali : Lombok, Sumba et Sumbawa, Sulawesi – alias les Célèbes -, Java, ici prononcée « Jawa », Timor, Kalimatan, Sumatra, Bornéo ou Florès , baptisée en 1512 par des explorateurs portugais « Cabo de Flores » , « Cap des Fleurs ». ..

Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.