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Billet de blog 4 mars 2018

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Coco et Kakek, rambutan et durian : scènes de la vie balinaise

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Coco vous prend dans ses bras, qu’elle a plantureux. Comme une mère prend son enfant.

Petite et ronde, Coco possède une poigne de fer, celle des meilleures masseuses balinaises. Elle vous étire, vous étrille avec ses doigts courant entre os, muscles et nerfs, sans désemparer.

Coco ne se trompe jamais, ou si peu. Il suffit alors de murmurer « sakit », qui signifie aussi bien la maladie, la douleur, j’ai mal, je suis malade, je souffre…

Le plus étonnant sûrement, c’est sa connaissance instantanée de votre corps. Comme si elle avait labouré celui-ci depuis des lustres. Non, c’est la première fois.

Coco est silencieuse. Il fait nuit déjà.

Elle m’attendait à la belle étoile devant un petit pavillon rouge, une chambre d’un hôtel aussi charmant que désuet et désert, assise devant un lit étroit recouvert d’un drap immaculé.

Plus tard, elle me parlera non en indonésien mais en balinais, une langue exotique, délicieuse comme un durian ou un rambutan (1)…et à mes oreilles incompréhensible !

Le corps que je lui livre sort tout droit des sources chaudes et sulfureuses de Banjar. Un bain prolongé jusqu’au crépuscule finissant. Coco sait bien que ce corps est d’autant plus malléable. Ni hésitation, ni remords comme disaient les peintres jadis.

Coco de Banjar, petit village balinais au nord-ouest de l’île, auquel on accède après avoir franchi plusieurs cols sur une route de montagne divine où s’étendent à perte de vue rizières en terrasse et forêts cachant des hameaux aux allures prospères, aux architectures traditionnelles parfaitement conservées.

Maisons et lumbung – greniers à riz – de bardeau ; jardins fleuris de plantes tropicales certes, mais aussi de magnifiques rhododendrons bleu. Pays de cascades, de cocagne aussi. Paysans hindouistes travaillant dur dans les rizières, pieds et mollets dans la boue, ou se reposant à la fraîche.

Rencontre avec deux d’entre eux après une marche sur une pente ardue entre deux rizières lovées dans une vallée au dessin parfait, avec une jolie chaumière au pied des terrasses, tout là-bas – grands moulinets des bras de part et d’autre, à Bali, il serait impensable de ne pas se saluer - , puis le long d’un étroit canal d’irrigation filant vers l’aval.

Là-haut travaillent, ô surprise, un grand-père haut comme trois pommes, noiraud, et son petit-fils, grand, clair de peau, costaud.

C’est le temps des labours.

A peine nous sommes-nous salués, à peine avons-nous répondu aux questions rituelles d’usage, à peine avons-nous échangé cigarettes balinaises au clou de girofle et chinoises que le cucu confie à son kakek  une première noix de coco muda (jeune), les seules qui vaillent.

L’ancêtre s’empare de son parang – coupe-coupe – ouvre celle-ci et nous la tend avec un grand sourire édenté. Eau délicieuse, tellement bienvenue.

En remerciement, nous lui remettons un billet de 50.000 rupiah (environ 3 €). Le vieil homme n’en croit pas ses yeux. Le billet bleu vaut ici une journée de travail, parfois deux. Kakek et cucu veulent absolument nous offrir d’autres noix de coco muda. Mais comprennent vite que le voyage ne fait que commencer.

Nous nous éloignons à regret, tandis que le grand-père ne cesse de nous dire au revoir, encore et encore.

                                    ***

(1) Dans tout Bali et particulièrement ici, dans la région montagneuse de Karangasem, où la saison des pluies semble se terminer, c’est le temps intense et joyeux de la récolte des fruits tropicaux que sont le rambutan velu, que nous nommons litchi, et du fameux durian à l’épouvantable réputation, celle-ci étant, de mon humble point de vue, franchement exagérée. Mensonges !

On dit, en se gaussant, qu’il pue, que son goût est infect, que sais-je ?

Son odeur surprend, je vous l’accorde.

Comme la maison est encadrée par plusieurs pohon durian (arbres durian) aux dimensions respectables – plus de quinze mètres de hauteur, des branches immenses – les fruits de plus en plus mûrs ayant la taille d’un ballon de hand-ball hérissé de mille pointes, telle une masse moyenâgeuse -, j’ai cru un moment que nous avions une fuite de gaz !

Très vite cependant, cette odeur se fait plus accommodante pour devenir presque agréable.

Quant au goût, qui surprend à la première bouchée, tout comme sa texture, très proche de celle de notre bon beurre, je l’ai tout de suite aimé. D’autres vous diront tout le contraire.

Comme dit un proverbe indonésien : « Lain lalang, lain belalang » ; « Différent champ, différentes sauterelles ». Autrement dit, « Des goûts et des couleurs »…

Le plus extraordinaire se situe ailleurs, dans le mode de cueillette d’un fruit que l’on s’arrache dans toute l’Indonésie et au-delà, au point qu’un seul durian se vend actuellement 50.000 rupiah, un billet bleu, sur le marché de la « capitale » de l’île, Denpasar.

Si l’homme descend du singe dit-on, le paysan balinais monte à l’arbre…comme un monyet – singe donc -, comme un orang hutan – littéralement « homme de la forêt » – de Sumatra ! (Un terme passé dans notre langue).

Cette joyeuse plaisanterie fait rire aux éclats notre jardinier, Mahil, perché l’autre matin tout en haut d’un arbre après une escalade spectaculaire mains et pieds nus, et ce, en une poignée de secondes.

Il court, saute  d’une branche à l’autre muni de trois instruments : son parang, qui ne jamais ne le quitte ; une longue perche de bambou et un mystérieux ruban jaune ou gris.

Lorsqu’il me dit, une première fois, que ce dernier mesurait deux kilomètres, j’ai cru qu’il plaisantait. Pas du tout !

Avec une habileté stupéfiante, il va se servir de la perche et du ruban comme d’un lasso pour attraper chacun des durian, l’empaqueter à la façon de nos œufs de Pâques, ainsi « fixé » sous la branche où il a poussé. Le ruban se voit relié au tronc de l’arbre ou à une branche maîtresse.

Ainsi, peu à peu, des kyrielles de lignes jaunes ou grises apparaissent d’arbre en arbre, telles de gigantesques toiles d’araignée. Mais pourquoi me direz-vous ?

Pour deux raisons : parce que d’une part la chute d’un durian sur la tête d’une femme, d’un homme et a fortiori d’un enfant peut être mortelle et quoiqu’il en soit dangereuse. C’est ainsi qu’un gamin, l’autre jour, a eu son épaule démise. Et d’autre part pour éviter que le fruit n’explose à terre.

Petit cours sur l’air de Newton : (1) le mûrissement accentue le poids ; (2) ce dernier entraine la chute provoquée par l’attraction terrestre ; (3) mais le durian suspend son vol grâce à son savant paquetage…(4) Avant que Mahil, remontant chaque matin sur l’arbre, ne vienne adroitement cueillir celui-ci en coupant le ruban à l’aide son parang attaché cette fois au long bambou. Comme une autre arme moyenâgeuse.

Quant aux rambutan, c’est une autre paire de manches.

Il est donc velu et vire au rouge lorsqu’il mûrit. L’arbre touffu, de taille moyenne, n’attire pas d’emblée le regard. Sauf lorsque le promeneur découvre des centaines, parfois des milliers de ces petits fruits, au point qu’ils font souvent ployer l’arbre porteur.

Depuis une dizaine de jours, règne ici, sur notre petit territoire le plus souvent calme, un branlebas de combat, une sarabande sans fin de grands paniers de bambou calibrés. Ils sont remplis par des femmes du pays, paniers pesés le long de la route puis entassés sur des camions chargés jusqu’à la gueule. Les paysans sont payés par le grossiste 2500 rupiah le kilo, soit environ 0,15 €. Sur le marché d’Amlapura, à dix kilomètres d’ici, il sera revendu le double, 5.000 rupiah, soit 0,60 € / kilo.

C’est aussi, cela va de soi, l’époque bénie où les heureux propriétaires de durian et de rambutan offrent à leur entourage, à leurs voisins, ces fruits tant appréciés.

Cette année, chacun s’accorde pour dire que les deux récoltes s’avèrent plus qu’abondantes, lors même que 2017 fut une année sans. D’où cette atmosphère de fête, ces sourires, ces rires, ces saluts tonitruants.

Cette cascade de découvertes lève un autre mystère.

Je n’ai eu de cesse, depuis que j’écris sur ce petit royaume, de souligner la pauvreté de la paysannerie de Karangasem, la seule que je puisse observer de près, comparée par exemple à celle du nord-ouest de l’île, avec ses rizières entretenues avec beaucoup de soin, faciles d’accès, donnant deux récoltes annuelles d’un riz fort apprécié dans toute l’Asie du Sud-Est.  

Pauvreté patente, je n’y reviens pas.

Mais jugement qu’il me faut tempérer, une petite enquête tendant à prouver que les plus pauvres sont les ruraux sans terre et sans cueillette possible, sinon comme journaliers. Voilà pourquoi les « petits propriétaires terriens » pour reprendre une classification de type « maoïste » peuvent acquérir non seulement plusieurs téléphones portables, plusieurs scooters par famille, mais aussi des bagnoles rutilantes, des S.U.V pour la plupart, quitte à accumuler les crédits auprès d’usuriers et à devoir parfois vendre leurs terre au plus offrant en cas de « bankrut », un mot passé dans le bahasa Indonesia.

Encore faudrait-il ajouter, dans la colonne dépenses, celles effectuées pour toutes les cérémonies hindouistes, petites et grandes. Mais ceci est une autre histoire. Encore une dernière information que je tiens de bonne source..hindouiste : sur un traitement mensuel, le premier tiers via aux dépenses de la vie quotidienne ; le second, quand ce n’est pas la moitié, est consacré aux cérémonies. Le troisième au crédit.

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