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Billet de blog 6 janvier 2019

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Peuple timorais, peuple métis

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

L’évêque a bien failli tourner de l’œil. C’eut été fâcheux en cette nuit de Noël tant attendue, tant désirée !

 Chaleur et humidité de l’air rendent l’atmosphère d’autant plus étouffante que la salle est pleine comme un œuf. Plus une seule place sur les longs bancs, ni à l’ouest, ni à l’est.

Dehors, autour de la cathédrale en pleine restauration, les fidèles se comptent aussi par centaines. Tous sont endimanchés, tous impeccables. Robes et bijoux pour ces dames ; chemises et pantalons repassés, chaussures de ville pour ces messieurs.

La lumière d’un écran géant retransmettant la cérémonie tient lieu d’éclairage. Les petits devant, les grands derrière.

Tous se tiennent stoïquement debout, silencieux, en attendant que Monseigneur Basilio du Naimento se remette, aidé par des auxiliaires lui offrant de l’eau fraiche et un quatuor de sœurs maniant leurs éventails avec zèle et dévotion.

L’enjeu est de taille : sans l’évêque vénéré par les fidèles de Baucau et de toute la région, qui pourrait célébrer la messe ?

Mais déjà la belle voix de monseigneur rassure tout le monde. On respire, on rit car le vieil homme plaisante.

Il aime d’ailleurs parsemer ses sermons d’un humour patelin que chacun attend. Ils en sourient, ils en rient ; parfois même, ils applaudissent !

Et tous comprennent car Basilio du Naimento s’exprime dans sa langue maternelle et la leur, le tetum.

De toutes celles que j’ai entendu à travers le monde, celle-ci me semble la plus étrange car si vous tendez l’oreille, vous jureriez que cette musique vient tout droit de Lisbonne ou de Porto. Ces consonances, ce phrasé…

Non, c’est bien le tetum, langue officielle de la République Démocratique du Timor Leste, autrement dit Timor oriental, cette petite nation née en 2002 après avoir connu cinq siècles de colonisation portugaise (Mais aussi les redoutables occupations nipponne -1941/1945- et indonésienne – 1975-1999 – cette dernière s’apparentant à un véritable génocide.)

Ceci explique cela, tout comme ce formidable métissage engendré par ces siècles pendant lesquels les maîtres lusitaniens firent la loi et exploitèrent les richesses naturelles de la petite île, épices et bois de santal en tête.

Au premier abord, ce métissage ne saute pas aux yeux.

Les enfants, les femmes et les hommes timorais ont la peau sombre, noire parfois. Ils ressemblent à leurs voisins indonésiens. Certains ont une chevelure crépue et des traits comme ceux des papous.

Observez-les prier et chanter cependant ; suivez-les déambulant dans la rue, sur les marchés de Dili – la capitale – celui de Baucau, pompeusement cataloguée seconde ville du pays.

Est-ce de ma part un tropisme trompeur ? Non. A l’évidence, les femmes incarnent à merveille, plus que les mâles, ce mélange séculaire : sang lusitanien, sang timorais.

Le métissage avec les émigrants chinois a aussi façonné le peuple timorais : il suffit de visiter l’immense et pittoresque cimetière de ceux-ci à Dili pour comprendre à quel point leur rôle fut, est et sera déterminant.

Mieux : je soupçonne le beau sexe timorais de s ‘être accaparé, dans une provocation en forme de vengeance anti colonialiste, le pouvoir troublant du métissage !

Tout en témoigne : leur beauté, leur fierté hautaine, leur port, leur coiffure, leur démarche, la liberté de leurs mouvements. Et leur sensualité sans bornes. Et leurs regards.

Leurs tenues aussi : les jeunes filles portent des shorts fort courts et des jeans hyper moulants. Les décolletés sont légions. Venant de l’Indonésie musulmane et même de Bali l’hindouiste, le contraste saute aux yeux.

Et le dimanche comme les jours de fête les femmes portent des robes à l’européenne rutilantes pour se rendre à la messe.

D’autres signes encore, comme ces bises que les copines se claquent entre elles au moment des retrouvailles. Les hommes eux-mêmes pratiquent volontiers l’abrazo latino.

J’évoquais l’étrangeté du tetum. Plus troublant encore, le sentiment de retrouver un peuple cousin et familier. Si à Bali, à Lombok ou à Singapour notre altérité nous colle à la peau, rien de tel au Timor Leste.

Pourtant, la plupart des traces laissées jadis par la colonisation ont disparu lors des longues périodes de guérilla antijaponaise puis anti-indonésienne. Encore aujourd’hui, nombre de bâtiments restent éventrés, meurtris, abandonnés.

Et si des pousadas, avec leurs arcades et leur véranda, ont essaimé ici ou là, à l’instar de celles de Macao, si la cuisine elle-même a le goût roboratif des plats portugais, il me semble surtout que ce métissage a façonné des mutants au charme fou.

Un peuple marqué par l’Histoire et tourné vers le futur, enfin libéré, à force de courage et de rebellions, du joug de l’occupant. Une occupation qui commença en 1595 pour se conclure en 1999 après une résistance à l’envahisseur indonésien de 24 ans et plus de 250.000 morts, combattants et civils.

Ceci enfin : tous les timorais que j’ai rencontré sur ma route ontt des prénoms et des noms portugais.

Mon hôte à Baucau, dont la femme tient la Melita’s Guesthouse, se nomme Filomenu Antonio de Brunau Silva Suarez !

Certaines tisserandes rencontrées à Tutuala ou à Lospalos portent des patronymes qui laisse rêveur : Luisa de Jesus, Maria Madalena, Mariana dos Santos, Rita da Costa, Joanina Marques…

Là-bas, jai aussi croisé Henrique da Cruz et son frère Francisco, Juan de Jesus et même un « roi » un liurai, chef coutumier héréditaire du peuple fataluku – qui s’appelle Antonio do Fonseca. Allez comprendre !

L’un d’entre eux se prénomme, le croirez-vous, Napoleon…

L’évêque a retiré sa mitre et se tient assis devant l’autel, avant de se relever et de terminer l’office, puis de se retirer avec la dignité qu’il convient en s’aidant de sa crosse non sans avoir quitté ses attributs sacerdotaux au vu et au su des fidèles, signe d’une humilité sans façon.

Il est beau, Basilio du Naimento, avec sa chevelure blanche, son nez aquilin, sa peau cuivrée, ses fines lunettes cerclées et son doux regard attentif à chacun.

La messe se terminera par l’impressionnant défilé de tous les croyants faisant la queue pour embrasser le petit Jésus qu’un prêtre tient pieusement entre ses bras, lequel ne cesse, une fois le baiser recueilli, de passer furtivement un linge sur le corps du chérubin avant de tendre le divine enfant au prochain, hygiène oblige.

Ah mais, le doux Jésus s’est multiplié !

Le premier, de la taille d’une poupée de celluloïd, le grand frère en quelques sorte, reçoit les baisers au pied de l’autel, tandis que plusieurs autres, minuscules, sont tenus en main par des sœurs mises à rude d’épreuve pendant des dizaines de minutes. Car il faut l’astiquer, le doux Jésus. Au diable les microbes !

Nuit profonde. Juste l’écran et quelques phares de motors  (scooters).

Sur l’esplanade entourant la cathédrale, ce peuple terriblement latin commence alors à se congratuler. Après le temps de la prière et du recueillement, voici le temps des effusions. Jeunes filles et femmes s’embrassent. Les hommes se serrent chaleureusement la main.

Ce rite prend l’allure d’une chorégraphie que n'aurait pas renié Pina Bausch. Les corps se déplacent avec une grâce infinie. Lent fandango où scintillent les couleurs éclatantes des toilettes. Rouge et lamé or en majesté.

Certaines vieilles dames portant chignon ont choisi de revêtir le costume national, ces tais, cousins des sarong, tissés encore aujourd’hui – mais pour combien de temps – par des femmes qui sont autant de trésors nationaux.

A la différence des sarong, les tais se portent non seulement autour de la taille mais aussi sur les épaules sous la forme de deux pièces distinctes et complémentaires.

Leurs lignes, leurs couleurs, certains « hiéroglyphes » inspirés de peintures pariétales vieilles de plus de 3000 ans, en font des œuvres d’une ineffable beauté, auxquelles vient s’ajouter un mystère.

Celui du pouvoir lulik, (tabou, secret, sacré).

Qui voudrait acquérir impunément un tais lulik, l’acheter ou pire le voler, s’expose à la colère des dieux. Les forêts s’enflammeront, la terre s’ouvrira, un tsunami déferlera…

Vous l’aurez compris : si tout prouve que l’écrasante majorité des timorais pratique avec ferveur la religion catholique, reste que l’animisme vit toujours. Il prospère même encore dans certains villages reculés.

Le 25 décembre au matin, sous un soleil de plomb, un autre évêque venu quant à lui de Lisbonne, Monseigneur   Carlos Filipi Ximenes Belo, s’est prêté avec bonne humeur au jeu de la bénédiction donnée à chacune et à chacun de ceux qui réussissaient l’exploit de s’approcher de lui et de baiser et son anneau pastoral et sa bague ornée comme il se doit d’une amétthyste. Obregado.

Liesse, joie, ferveur. Ainsi soit-il.

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