Shanghai, 6 mars 2015. L’histoire est édifiante. Une journaliste de la télévision chinoise, Chai Jing, 柴静, vient de lancer, sur weixin, le facebook chinois, une « bombe » vue, en moins de quarante huit heures, par deux cent millions de visiteurs…et une grosse pierre dans le jardin du gouvernement de Xi Jingping, la veille de l’ouverture de la session annuelle de l’Assemblée consultative nationale qui vient d’ouvrir ses portes à Pékin.
Chai Jing, bien connue des téléspectateurs de ce pays – elle a travaillé à CCTV de 2001 à 2013 et s’est fait connaître par des enquêtes sur le thème de l’environnement -, a décidé, en 2014, de se lancer à ses frais dans la production et la réalisation d’un film de deux heures sur l’un des plus grands fléaux de ce pays : la pollution et plus précisément le phénomène pernicieux du smog. Ce long métrage s’intitule穹顶之下; pinyin: qióng dǐng zhī xià, « Sous le dôme », ou « Sous la chappe ».
Mère d’une petite fille atteinte d’une tumeur bénigne au cerveau dès avant sa naissance, tumeur que Chai Jing attribua à la pollution qui sévit en Chine, - son enfant sera opérée aux Etats-Unis et se porte bien aujourd’hui nous dit-on – cette courageuse jeune femme s’est lancée dans une aventure à haut risque.
Il lui a fallu rassembler le budget nécessaire à une telle production, soit un million de yuan (167.000 $) – somme jugée ici très importante pour un tel documentaire -, puis de monter un film dossier à charge contre les causes diverses et variées de ce smog, qui touche de plus en plus souvent non seulement la capitale et d’autres grandes villes industrielles du pays mais des régions entières.
Chai Jing a donc rassemblé des témoignages, des archives, des enquêtes prouvant la gravité du mal et ce faisant mis en cause à la fois la responsabilité écrasante du gouvernement et le comportement irresponsable de nombre de ses compatriotes.
Il était hors de question qu’elle puisse diffuser son film sur le très officiel réseau de son ancien employeur CCTV ou d’une autre chaîne nationale ou régionale.
Chai Jing a donc choisi le medium le plus populaire et le plus in de Chine : weixin, qui compte environ 600 millions d’adhérents parmi lesquels une écrasante majorité de jeunes urbains.
Son film, mis en ligne le 1er mars a très vite atteint 100 millions, puis 150, puis 200 millions de visiteurs…On peut supposer qu’il dépasse le double aujourd’hui car en Chine, le bouche à oreille fonctionne fort bien, et aussi parce que, une fois n’est pas coutume, certains grands medias nationaux ont relayé l’information.
Un succès inimaginable et très compréhensible : la pollution est en passe de devenir, dans ce pays souvent surnommé « l’industrie du monde », le problème numéro un.
Or le gouvernement est tout juste en train de prendre conscience de l’immensité du phénomène, tout en tentant de le relativiser.
C’est d’ailleurs ce que reproche aux leaders de ce pays de plus en plus de médias, y compris par exemple la voix très officielle qu’est le China Daily.
Celui-ci a consacré, le 2 mars, pas moins de quatre articles au film de Chai Jing, osant affirmer que la responsabilité des chefs chinois (et donc, sans le dire, des dirigeants du Parti Communiste, vrai patron de la République Populaire de Chine) était totale tant sur l’absence de traitement du mal que de celle de l’information due à chaque citoyen. China Daily l'a clairement dit: ce travail de fond aurait dû, en toute logique, être mené...par CCTV.
Ce journal insistait sur le caractère exemplaire de l’action menée par Chai Jing.
Celle-ci est d’ailleurs en passe de devenir, comme jadis les héroïnes populaires de la Chine ancienne ou de celle de l’ère maoïste, une héroïne. Et ici, on adore !
Cet extraordinaire « bond en avant » ne doit rien au hasard.
Chai Jing, née en 1976 dans une province où la pollution sévit depuis fort longtemps, à cause notamment des mines de charbon, le Shanxi.
Elle a commencé très tôt, en 1995, une carrière à la radio dans la capitale de la province natale de Mao Zedong, le Hunan, avant de mener ses enquêtes au sein de CCTV et d’écrire une biographie intitulée 看见 « J’ai vu », publiée en 2013 par Guangxi Normal University Press à plus d’un million d’exemplaires.
Chai Jing a reçu plusieurs prix pour ses enquêtes et son engagement environnemental. ( cf Wikipedia).
Il n’empêche : l’impact provoqué par la diffusion de son film dépasse notre entendement.
Tous les amis chinois que j’ai rencontré ces derniers jours ont vu ce long métrage. Tous m’ont dit qu’ils l’avaient suivi de bout en bout sans aucun ennui.
Tous jugent très louable la démarche de Chai Jing, et espèrent que cette diffusion va accélérer à la fois la prise de conscience du peuple chinois face au danger ô combien réel de cette pollution et celle du gouvernement, même si chacun connaît la difficulté de l’exercice car le pouvoir est d’abord soumis aux forces de l’argent et à la corruption, n’en déplaise à « Xi dada ».