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Billet de blog 6 mai 2014

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Elévation

Entre un film magnifique et douloureux, « les trois sœurs du Yunnan » et la rétrospective Bill Viola, rien a priori de comparable… Est-ce le fait de les avoir vus tous deux le même après-midi ? Emu, touché par le premier comme rarement, subjugué par l’exposition exceptionnelle du Grand Palais, j’y ai lu sinon des ressemblances, du moins des affinités.

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Entre un film magnifique et douloureux, « les trois sœurs du Yunnan » et la rétrospective Bill Viola, rien a priori de comparable… Est-ce le fait de les avoir vus tous deux le même après-midi ? Emu, touché par le premier comme rarement, subjugué par l’exposition exceptionnelle du Grand Palais, j’y ai lu sinon des ressemblances, du moins des affinités.

Wang Bing, le réalisateur des trois sœurs du Yunnan, tout comme Bill Viola, traite son sujet avec une profondeur, une sincérité, une lenteur très puissantes. Tous deux, chacun à sa manière « sculpte le temps » pour reprendre une expression qui définit l’art du plus grands des vidéo-artistes de ce temps.

Tout en suivant la vie quotidienne de Yingying et de ses petites sœurs dans ce Yunnan aride et pauvre où elles vivent, à 3200 mètres d’altitude, un territoire où les touristes ne se hasardent jamais, je me suis demandé comment les autres spectateurs percevaient ce film.

Car Wang Bing, avec une patience et une discrétion exemplaires, au point d’être quasiment absent aux yeux des trois enfants et des autres personnages de son documentaire, Wang Bing a filmé la misère la plus noire.

Ici, rien de spectaculaire : il sait vous faire pénétrer sans façon dans la masure repoussante de crasse – le mot « sale » revient constamment dans la bouche des uns et des autres – où vivent les trois fillettes et leur grand-père, où celle de leur oncle.

Il sait vous montrer au plus près ces petits visages bouffis, rougeauds, jamais lavés, ces gamines qui survivent vaille que vaille en trimant à la maison ou aux champs.

Personnellement, je n’ai pas été surpris par ce dénuement total. Au Yunnan justement, plus récemment au Guizhou (1), j’ai croisé d’autres paysans quasiment aussi démunis, vivant comme cette famille à même la terre battue, sans meubles et quasiment sans électricité, sans aucun confort. Le mot est faible.

Le tour de force de Wang Bing, c’est non pas de nous montrer un instantané, mais de nous faire pénétrer dans une histoire longue, s’étirant semble-t-il sur des mois, voire des années. Au point de nous faire partager le sentiment de vivre un moment avec ces humains miséreux.

Un désespoir  poisseux plane du début à la fin du film, même si celui-ci s’élève dans sa seconde partie, lorsque la caméra suit Yingying et le troupeau de moutons et de chèvres sur les crêtes des monts, au flanc des vallées.

Comment ne pas penser à cette autre Chine du luxe le plus tapageur, à cette consommation exacerbée de ces nouveaux riches qui dépensent par millions ?

Souvent, lors de rencontres, de conférences, je me suis évertué à évoquer cette Chine-là, conscient, et pour cause, qu’elle existait. Cette Chine sans eau courante, sans électricité, sans rien, perdue dans les montagnes de l’ouest du pays ou dans d’autres contrées, loin des routes et des autres moyens de communication. Souvent, mon public, qu’il soit chinois ou étranger, était dubitatif, persuadé que « j’en rajoutais ».

Le film de Wang Bing, qui malheureusement ne sera pas montré en Chine, est beaucoup plus qu’un témoignage. C’est un cri, une charge terrible contre un régime qui ne cesse de creuser les inégalités, oublieux de populations toujours aussi pauvres, parmi lesquelles les « minorités nationales », mais aussi, comme dans « Les trois sœurs du Yunnan », des han tout aussi démunis et laissés pour compte. Si seulement le Président de la République, Xi Jingping, pouvait voir ce documentaire accablant. Vœu pieux.

Aucune révolte au demeurant, si ce n’est chez les anciens le souhait clairement exprimé d’échapper aux impôts qu’ils doivent payer, eux qui sont si démunis.

La seule faible lueur d’espoir, c’est l’instruction que Yingying essaie d’attraper, entre toutes les tâches ménagères qui lui incombent, son rôle de grande sœur protectrice ou de bergère. Son grand-père, si avare en paroles, lâche une fois en rentrant dans leur taudis : « toujours dans les livres… », comme une réprobation.

« Livres », c’est un grand mot. La gamine tente parfois de se plonger dans un manuel que l’on devine délabré, où elle reproduit avec assiduité les caractères. Il y a l’école aussi, même si l’on devine que le jeune maître a des connaissances très limitées…

Ce qui domine, finalement, au-delà de cette misère qui suinte de tous les pores, c’est le courage de Yingying, son regard droit, un rien mystérieux, et le formidable respect de Wang Bing pour celles qu’il a décidé de suivre sans relâche des mois durant.

Je reviens furtivement à ma comparaison initiale : si les deux univers sont plus que différents – d’un côté, on l’aura compris, une vie âpre, sordide, où la beauté n’a jamais sa place, même si certains plans du film sont à couper le souffle, d’un côté donc la vie à l’état brut et brutal, de l’autre un art d’un extrême raffinement, d’une sophistication, d’une puissance telles que le spectateur se voit non seulement subjugué mais comme hanté par l’imaginaire de Bill Viola – tous deux utilisent la caméra comme un « second œil » pour mieux nous réapprendre à voir. Voir le monde et ses mystères, et ce faisant, à nous élever.

PS. Un mot sur la rétrospective Bill Viola, artiste immense dont je suis le travail depuis 1976 - la Chartreuse, Villeneuve-lez-Avignon, puis Paris, l'Eglise St Benoît (de mémoire), puis Houston, puis l'ex Centre Culturel Américain - c'est à mon sens l'exposition la plus forte que j'ai vue depuis vingt ou trente ans, toutes tendances confondues. Il suffira de dire que toutes celles et tous ceux qui la visitent en sorte profondément transfigurés, transformés. Simplement, il faut jouer le jeu et voir les pièces dans leur durée. Et comme l'artiste lui-même, retenir son souffle...

(1) cf mes récits sur les quatre sœurs Yao ou sur mon ami Dong.

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