Penang, perle malaise

Blue Mansion, demeure d'un richissime Hakka... © Claude Hudelot Blue Mansion, demeure d'un richissime Hakka... © Claude Hudelot

 

Si la chaleur n’était si oppressante, je poserais

bien mes valises à Penang. Comme à Malacca d’ailleurs.

 

La différence ? La dernière a le charme des villes provinciales.

Déliquescente, délicieuse. Et très touristique tout de même, comme sa grande sœur.

 Grande, Penang l’est. Au point que je plains les visiteurs peu curieux – les plus nombreux si j’en juge par certains lieux désertés loin du centre-ville de George Town – car comment ne pas sillonner ces immenses avenues ombragées au bord desquelles se dressent de hauts arbres centenaires? Comment ne pas admirer les maisons princières, les habitats futuristes, les rues excentrées comme celle de Bangkok à l’ouest de la ville ? Lebuh Bangkok dans un état impeccable. Ici le temps s’est figé : 1930. Style gréco-romain ; vérandas, plantes. Ici, le rectiligne domine. Une propreté à la singapourienne. C’est peu dire que Penang est une ville entretenue. Elle est bichonnée. Au cimetière hollandais, lieu de méditation idéal, des ouvriers ripolinnent en blanc tombes et coupoles.

La vieille George Town que j’ai eu tellement de plaisir à sillonner en scooter est plus serpentine et possède des « lorong », ruelles, par centaines. Là, dans ces entrelacs, je me sui promené à la fraîche en compagnie de mon ami Yazid Gazemi, jeuene architecte algérois et grand voyageur, retrouvé par hasard, à l’heure de la prière du soir – magrib - dans la plus belle et la plus vaste mosquée, Kapitan, Kelil. Un pur exemple de l’architecture mauresque.

Ensemble, nous avons devisé le long du la rue Chulia, de la Love Lane où Yazid fut un temps serveur – c’était à Micasa, et il fallait le voir saluer les uns et les autres, serrer les belles étrangères dans ses bras, simuler un combat avec un ex compagnon de fortune – et dans « ma » Lebuh Muntri (Lebuh au lieu de Jalan, du malais à l’indonésien la différence est cependant mince…La nuit, dans Little India, le son et les couleurs des magasins de tissu vous étourdissent. Les femmes sont souvent d’une beauté…insoutenable !

A Chinatown, nous avons passé un long moment au sein d’une fête ringarde à souhait, mi cultuelle, mi recréative – pour l’occasion, avait été dressé une tente faisant office de temple où brûlaient mille bâtons d’encens ; en face, une scène en plein-air où chantait un jeune crooner entouré de cloclo girls d’une gaucherie presque émouvante…Le petit peuple chinois, les « lao baixing », des vieux pour la plupart, assis sagement sur des chaises de plastic rouge, écoutaient ou somnolaient. M’est revenue en mémoire, certaine fête semblable sur l’île Cheung Chau, à Hong-Kong.

Et nous avons dîné, le premier soir à deux pas du Blue Mansion. C’est une cour géante bâchée – un hectare au moins – autour de laquelle toutes les cuisines d’Asie et du Moyen-Orient se succèdent. Pour nous, le premier soir, ce furent falafel et hummus. Et un jus de fruit « detox ». Tables rouges, beaucoup de chinois d’outremer, et un autre crooner entamant des tubes américains de mon adolescence . Il m’a semblé reonnaitre du Johny Laine. Purée, où va se nicher la nostalgie ?

Yazid m’a guidé vers des ruelles plus calmes. Puis nous avons admiré un ensemble de vieilles maisons avec leurs arcades admirablement restaurées. Tout un bloc désormais dédiées (oui, bon un anglicisme de plus ou de moins) au luxe à la chinoise ou à la Baba Nyonya. Un grand restaurant où dinait tout un clan chinois ; un magasin d’antiquité présentant, parfois dans des vitrines baba nyonya des porcelaines qui m’ont fait rêvé, notamment des pièces du XIXème siècle de couleur chocolat. Une découverte.

Dans la dernière maison s’agitait dernière la vitrine des jeunes gens en goguette.

George old town est encadrée par des bâtiments publics construits durant l’ère british qui ont fière allure. Celui du gouvernement du sultanat et celui de la Mairie font face à une pelouse où jouaient jadis des champions de cricket. La mer est là, à deux pas. Deux églises se dressent tout près : celle de l’Assomption et St Georges. Immaculées. Parfois un jaune pâle vient relever les façades.

Dans ce quartier à l’unité remarquable, la palette des façades plus communes est un régal : blanc, violet, jaune, rose orange, bleu outremer, vert éclatant…Et lorsque celles-ci sont contigües, quelle fête !

Love Lane ou la quintessence somme toute réussie entre homestay historiques, cafés avec terrasse où toute la jeunesse du monde se retrouve chaque soir. Et où l’ami Yazid est comme un poisson dans l’eau !

Au coin de celle-ci est de Muntri, j’ai trouvé le bistro idéal et six fois moins cher qu’à cent mètres de là. Prix d’un café : ici 1,20 rinkit. Là-bas 9 rinkit. Ici, seuls les « « locals » s’assoient en sirotant leur café au lait. Deux tables rustiques et plusieurs autres sous les arcades. Ibu lze chef couvert ne cesse de distribuer des plats malais dès 7h du mat.

Hier, équipée vers Monkey beach. Grandes tours faisant penser à celles de HK ou de Singapour. Même propreté. Même végétation luxuriante. Et plus de demeures historico-coloniales tout le long du chemin. L’une d’entre elles était à vendre…

La route longe ensuite la côte – oubliez la « mosquée sur l’eau »- , belles plages de sable blanc, grands rochers aux douces formes, barques le nez en pointe - ; un coup d’œil sur Batu Ferrenghi beach longue, très longue que l’on peut parcourir à cheval – avant d’arriver à un cul-de-sac.

Ranger son scooter puis acheter un billet vous donnant droit à un bateau taxi qui vous attend à quelques kms de là. Marcher d’abord au sein d’un parc national où tout véhicule est interdit.

Petit sentier parfois escarpé. Monter et descendre l’équivalent de dix étages ; marcher 6,7 kms le plus souvent à l’ombre, faire 11825 pas.

Observer les lézards, guetter les singes. Suer sang et eau. Boire. Puis atteindre une plage déserte avec sa longue jetée où vous attend votre taxi. Monter – seul, joli privilège -, longer la côte jusqu’à Monkey beach. Poser ses affaires sous un grand arbre parasol et plonger dans l’eau..chaude.

Un petit warong vous tend les bras :, saucisses, poisson grillés, patates douces ; salade et tomates. Café. 35 rinkit.

Me promenant le long de la plage, j’ai assisté à une jolie scène. Un couple de Malais musulmans et leurs deux enfants semblaient découvrir les plaisirs balnéaires. La maman, très attentionnée, s’est mise a dessiner sur le sable de grands caractères arabes. Contraste fort entre cette petite dame vêtue de noir jusqu’aux yeux et le sable blanc. Clichés.

Photo aussi d’une dame plantureuse se cachant le visage avec l’un de ses gants, blancs, et de sa fille riant à gorge déployée sur une balançoire. Photo encore en ombre chinoise d’une autre femme en noir penchant au-dessus de l’onde placide en cette matinée du 6 août.

Pour le retour, laa patronne du wargon appellera votre taxi quand il vous plaira. Le luxe pour quelques dizaines de rinkit.

Sur le chemin, j’’ai été bien inspiré de visiter le Tropical Spices Garden.

Quelle leçon de botanique ! Une foison d’espèces savamment étagées au fond d’un vallon, provoquant des effets de profondeurs, des dégradés de vert à l’infini, des ruptures ou tout au contraire des accumulations, comme cet ensemble de bambous…Et là-haut, entre deux sujets géants, une balançoire digne de Gargantua, sur laquelle s’amusait un jeune couple malais.

Avant-hier midi, Yazid m’avait donné une excellente adresse : la China House, qui s’enorgueillit d’être le plus long resto de Penang. Comme à Malacca, les maisons s’étirent d’une rue à l’autre.

Déjeuner en compagnie d’une charmante américaine de Virginie d’un plat de spaghetti au poulet, gingembre et autres épices. Le soir, avec Yazid, nous avions dîné dans un indien. Un régal. Et hier, pour finir en beauté, ce fut le resto à la mode, simple et classe, probablement sur plusieurs guides français vue la clientèle. Dans ma rue. Nommé Mews. Je vous recommande le déssert , bleu, blanc, chocolat ,garanti Nyonya: sago gula Melaka !

J’ai gardé pour la bonne bouche trois lieux d’exception.

Le  premier se nomme le Penang Colonial Museum. Il appartient à une richissime lady âgée de 74 ans, qui fut jadis une reine de beauté. Ses portraits hantent toute la maison.

L’ayant reconnue et lui ayant fait compliment de son charme, elle m’a fait l’honneur de m’accompagner. (J’avais décliné sa proposition d’une visite avec guide. Boring).

Comme je lui confiais mon attirance pour la culture peranakan, elle m’a confié qu’elle-même était une Nyonya.

Ensemble nous avons vu objets, meubles peranakan métissés en diable ; une statuette polychrome du singe Sun Wukong du Si Youji, le Voyage vers l’Ouest – une réussite. Sa malignité légendaire saute aux yeux.

Plus loin, Napoléon sur son destrier blanc au pont d’Arcole ; sur un buffet, le buste de Marie-Antoinette et de Louis XVI ; puis un marbre de la sœur aînée de Napoléon et une très troublante infante dormant lascivement en chemise de nuit, deux œuvres de l’atelier du sculpteur florentin R.Bigazzi ( XIXème). Elle aurait séduit ce vieux pédophile de Balthus.

Et tant d’autres objets, meubles venus le plus souvent d’Europe…Un peu bric-à-brac mais instructif. Et puis, le quartier, Pulau tikus, qui a des airs d’une Louisiane coloniale, est juste grandiose. C’est tout près de là qu’a été construit, en 1806, le Suffolk Mansion, mi hôtel mi club sélect. Il fallait voir ces dames de l’aristocratie tout en rondeurs papoter et prendre le thé dans le salon d’apparat.

Deux sommets enfin.

Retour au centre de la vieille ville pour « la » visite, celle dont je me souviendrai longtemps.

Une demeure immense qui appartint longtemps à un richissime Baba. Sur des milliers de m2, est déployée la plus grande et la plus belles des collections Baba Nyonya au sein du Pinang Peranakan Museum. J’y ai passé deux heures. Plein les mirettes.

Comme me l’a écrit un ami lui-même d’origine chinoise et anglaise, il semblerait à première vue que cette collection soit l’exact miroir et la quintessence des arts de l’Empire du Milieu.

Oui. Oui, puisque le mobilier, les bois, les porcelaines, et tant d’autres objets clairement identifiés « Chine ». Dynastie Qing (1644-1911) pour la plupart.

Non, pas seulement. Des sculptures art déco, des carreaux de ciment, des verres, un lit nuptial en provenance d’Angleterre, des « angelots » que l’on dirait venus d’Europe centrale par centaines, alignés dans des vitrines.

Ce que j’ai aimé pardessus tout, ce sont certaines peintures sous verre, certaines autres, en transparence, incrustées dans des parois de bois fort ornées.

Et le patio. Et un un au-ciel en forme de grotte. Et le temple familial, pharaonique et sans aucune ostentation, contrairement à d’autres temples surchargés. Et désert en ce matin-là. Et la cuisine ! Un monde. Un meuble à tiroirs pour les épices et aromates couvrant tout un mur. Sur plusieurs armoires, des paniers tressés et finement décorés que des gaillards portaient jadis avec une palanche lors des pique-niques de la famille, du clan, de leurs amis…Et tous ces instruments alignés comme à la parade.

Le cœur de la demeure, comme toujours, c’est le grand patio de forme carrée sur lequel donne les trois niveaux de l’édifice. Avec ses bonsai. Ici, seule faute de goût, ceux-ci ont des feuilles de plastique. Je m’en remettrai.

Dans l’axe de l’entrée, après le patio, voici la salle à manger.

La table, qui peut accueillir une bonne quarantaine de convives a été dressée. La vaisselle, l’argenterie, les verres, tout ici provient de la vieille Europe. Comme, peut-on le supposer, le service, avec ses dizaines de serviteurs aux petits soins.

Dernier rêve tant attendu : la Blue Mansion.

Yazid m’avait bien dit : sois là-bas dès 10h30 si tu veux pouvoir assister à la visite guidée de 11h.

Pas déçu : une queue de plusieurs dizaines de mètres. Et encore ne suis-je pas le dernier. Tout le monde entrera, business oblige, soit une centaine de visiteurs.

Qui n’a vu la façade bleu outremer très soutenu de la façade ? Une légende. Des films reviennent en mémoire : Indochine ; l’odeur de la papaye verte…

Le grand salon de l’entrée est plein comme un œuf. L’entrée est fermée par une cordelette. Que faire ? Personne ne semble surveiller. Et hop.

Et hop, me voilà dans le patio. Un vieux gardien d’origine indienne me salue et me fait la conversation, persuadé que je suis un hôte de cet hôtel hors de prix…Ben oui…Adorable, il me propose de faire mon portrait entre deux (vrais) bonsai et me suggère de méditer. Mais le brouhaha des visiteurs et la guide chinoise criarde avec son micro ont vite raison de ma pleine conscience ». Conscience j’ai, de l’effet Panurge…

Et conscient que le temps m’est compté, je file dans les appartements privés, mon ami indien m’ouvrant la voie !

Un temps, sur la coursive à l’étage, j’échange en plaisantant avec deux femmes de chambre chinoises parlant le mandarin. Une des suites se nomme Fengshui ; une autre Hakka. Portes traditionnelles à deux battants. La chambre a des allures quasi monacales.

Mais le plus fascinante, c’est ce bleu entêtant, le soin apporté au moindre détail ; ces grandes lampes suspendues ; les hauteurs de plafond. Et le patio.

Le contraste est grand entre le Pinang Peranakan Mansion, chargé de tous ses collections, ses miroirs, son accrochage très dense et les murs de la Blue Mansion, si l’on excepte, au rez-de-chaussée le portait des ancêtres et surtout du fondateur de la maison, un jeune Hakka venu à 16 ans de la Chine du sud pour faire fortune. Il deviendra l’un des hommes les plus riches de toute l’Asie. Il se murmure encore qu’il fut l’un des chefs occultes de la triade verte…Je vous dis çà, je n’ai rien dit.

En quittant les lieux, il m’a bien fallu me glisser entre tous ces corps de bule (blancs) la bouche bée, les oreilles suspendues au commentaire hilarant de la guide. Une partie de d’entre eux s’était assise tout autour du patio et des deux bonsai. Adios amigos !

Très tôt ce matin, nuit noire encore à 6h40, j’ai quitté mon homestay, Moontree47 et tous ses chats. La maison dormait encore. Bye bye Kent-le-Chinois. Sac au dos. Dernier arrêt dans ma gargotte préférée. En route vers le ferry. Par quelle rue me direz-vous ? Lebuh China, La rue de la Chine !

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