Le silence assourdissant du Nyepi

Connaissez-vous le wuwei – le « non agir » - chers à nos vieux taoïstes ? Faites-vous shabbat ?

 Ici, je veux dire à Bali et à Bali seulement, terre hindouiste par excellence, c’est à un sacro-saint Jour du Silence que chacun est convié à respecter chaque année, le Nyepi.

Et lorsque je dis « convié », le mot est faible.

 Sans entrer dans un cours de sociologie barbant, disons que la société balinaise, qu’il s’agisse d’ailleurs des hindouistes, hyper majoritaires - sauf dans notre région, à l’est de Karangasem - ou des musulmans, privilégie le collectif à outrance. Lequel a ses avantages, par exemple un sens de la solidarité exceptionnel, et des inconvénients nommés surveillance mutuelle, discrète mais réelle, via notamment le banjar, structure masculine hindouiste ou musulmane parallèle à la municipalité, et de multiples obligations quotidiennes nommées offrandes, prières individuelles ou collectives, pèlerinages au temple familial, travaux collectifs assumés par les petits comme par les grands sans parler de réunions multiples et variées pour prendre les décisions qui s’imposent.

Et donc ici, pas besoin de R.I.C !

Toutes ces activités commandent à chacun de porter un costume traditionnel.

Pour ces messieurs, coiffe, sarong et ceinture, le plus souvent dissimulée sous le T Shirt, mais la double queue de celle-ci doit tomber avec élégance et une certaine nonchalance devant soi. A l’évidence, des modes se font jour avant de disparaître aussitôt. Ces temps-ci, le port de la coiffe crânement ( !) posée à la voyou fait fureur, tout comme une trop longue ceinture traînant presque au sol.

Ces dames inventent mille coquetteries tout en respectant mieux la tradition. Ici pas de T shirt ou de chemise à manche courte mais l’indispensable corsage brodé et ajouré serrant seins et marquant la taille. Une ceinture aux couleurs vives quand chez l’homme le noir domine. Des fleurs dans le chignon, des boucles d’oreilles, colliers, et un beau sarong pour mieux souligner la chute des hanches et un fessier souvent rebondi. Bon, je n’ai pas dit callipyge.

Revenons an Nyepi.

A l’heure où je vous écris – nous sommes le jour de l’an 1940 selon le calendrier traditionnel saka, la saison des pluies se termine enfin, bientôt onze heures, un quasi silence couvre le flanc du vieux volcan où notre maison est perchée.

Tendons l’oreille : il semblerait que les coqs n’aient pas été briffé, stupides bipèdes ; les cigales ni les grenouilles non plus, ni les oiseaux (en)chanteurs, qui s’en donnent à cœur joie.

Les filles de mon voisin Dayat, un musulman pratiquant, jouent et rirent comme d’hab, Mahomet terima kasih.

J’entends aussi la clochette du veau qui broute chez nous à flanc de coteau l’herbage déposé par la femme de Dayat. Il beugle de temps en temps, notre petit bovin au look de cerf, car lui aussi se sent bien seul !

Que peut-on faire le Jour du Nyepi, jour et nuit, puisque ce quasi jeûne dure 24 heures ?

Rien. Vous ne devez ni cuisiner en utilisant quelque foyer que ce soit, ni donc manger chaud ; certains pratiquent le jeûne, lequel va de paire avec la méditation ; ni vous promener, ni vous déplacer dans quelque véhicule que ce soit, ni sortir de votre hôtel, que vous soyez un local ou un bule ; ni prendre l’avion – d’ailleurs l’aéroport de Denpasar est fermé, comme le sont tous les ports de l’île …Et n’oubliez pas, la nuit venue, d’éteindre vos lumières !

L’année dernière, l’étourdi que je suis avait laissé les pleins feux. Coup de fil : une vois masculine et polie, celle du pecalang, garde de la tradition, me demanda de bien vouloir me plier à la Règle. J’ai rougi de honte et obtempéré illico, au risque sinon de perdre la face et de désarçonner le banjar. Et les pecalang ayant de la mémoire, j’ai reçu ce matin le message suivant : « Sir, don’ forget to turn off the light, thank you ».

Il va de soi que les banques, les commerces, les administrations sont fermés. La plupart dès hier et probablement demain. Seuls les services d’urgence sont assurés.

Interdit d’écouter la radio et de regarder la télévision.

Enfin, Internet est en stand by pendant 24h.

A vrai dire, Nyepi, c’est disons le sommet par le vide.

Un wuwei d’enfer, en ces temps de débats climatiques et de pollution galopante.

Or Bali en ce domaine fait malheureusement partie des mauvais élèves, entre tous les déchets qui encombrent les plages, les reliquats indestructibles laissés…après les cérémonies hindouistes, une pollution atmosphérique d’autant plus sévère que des milliers de poids lourds dégageant une épaisse fumée noire ne cessent de circuler entre Java et l’île voisine de Lombok en passant par ici, sans parler des embouteillages qui bloquent quotidiennement la capitale et des villages hier si séduisants, si paisibles, devenus, comme par exemple Ubud, des villes irrespirables.

Les intellos, les bobos balinais sont fiers de Nyepi, et ils ont raison.

Aujourd’hui, aucune pollution ne viendra provoquer des maux de tête, des crises d’asthme, que sais-je. Encore oubliai-je cent autres nuisances, comme les redoutables scies à moteur au bruit infernal sévissant dans nos forêts.

Certains ici se prennent à rêver, à imaginer une extension de Nyepi non à un seul jour mais à plusieurs, ou bien à un Nyepi mensuel, réglé sur le calendrier lunaire. Mais il est fort à craindre que les garants de la tradition ne l’entendent pas de cette oreille. Or tradition et religion dictent tout, absolument tout.

Au fait pourquoi le Nyepi ? Vous le saurez à la fin, comme dans toute bonne histoire…

Nyepi ou le sommet d’un cycle qui avait commencé la semaine dernière par la construction, de grandes, parfois d’immenses sculptures en papier mâché, avec armatures solides, avec mécanismes autorisant le monstre à osciller de la tête, à darder ses yeux rouges équipés de loupiotes brillant dans l’obscurité. Effet bœuf !

Disons, pour faire image, que nous sommes avec les ogoh-ogoh entre Niki de St Phalle, le Carnaval de Nice et Royal de Luxe.

L’ogoh-ogoh de notre village, Sekar Gunung, mesurait bien sept mètres, auxquels il faut ajouter la base, un grand damier de bambou porté à bout de bras dans les moments de bravoure par au moins une trentaine de gaillards.

Une telle hauteur entraîne quelque embarras, car les villages d’ici se construits entre des espaces cultivés et l’amorce d’une forêt pluviale où se dressent de fort beaux sujets, le roi n’étant autre que le waringin, terme religieux pour désigner les banyans sacrés. D’autres arbres peuvent atteindre des tailles respectables.

C’est ainsi qu’hier soir, notre géant a eu bien du mal à se faufiler sous un arbre rambutan couvert de ses fruits, les cousins des lichis chinois, en plus poilus. D’où la mauvaise plaisanterie de votre serviteur : « Ogoh-ogoh sudah macan rambutan ! » (L’ogoh-ogoh a mangé des rambutan ! »

Il aura fallu aux jeunes gens portant de gigantesques perches plusieurs minutes pour dégager le monstre, le tout dans une ambiance de fièvre, de liesse, d’une excitation redoublée par la musique tonitruante, assourdissante, de l’orchestre de percussions, le gamelan lui aussi composé de jeunes hommes, lesquels ne se privaient pas d’en rajouter une couche en scandant à tue-tête des onomatopées primales. Quelle ambiance mes amis !

Ah, me suis-je dit, si seulement les défilés de « nos » gilets-jaunes, qui vu d’ici, maaf (pardon), font un peu trop cégété-davant-68, si seulement nos jeunes balinais pouvaient revigorer nos vaillants, nos courageux contestataires…Mais je m’égare.

Donc, dans un premier temps, après avoir collecté auprès de généreux donateurs les rupiah nécessaires à l’achat du matos, - soit pour Sekar Gunung un budget de 3.000.000, 180 €, une somme ici – la première phase du cycle commence par la construction de ces monstres aux gueules terrifiantes, aux bras démesurés, parfois articulés, montant vers les cieux pour mieux défier les esprits malins.

Cependant, toutes les femmes, les jeunes filles et les hommes plus âgés préparent les offrandes. Commenceront bientôt les rituels qui vont purifier l’île avant la nouvelle année.

Dimanche dernier, comme chaque année, un grand défilé des ogoh-ogoh les plus spectaculaires de la région de Karangasem a rassemblé des milliers de spectateurs enthousiastes, connaisseurs. Des hindouistes surtout, mais aussi des musulmanes hilares…Est-ce bête, voir les deux populations joyeusement mêlées m’a fait chaud au cœur.

Au demeurant, ici, elles vivent très pacifiquement, se côtoient, travaillent parfois ensemble – les musulmans exécutant les taches les plus rudes, même si les femmes hindouistes ont aussi leur part de dur labeur – mais ne se mélangent guère. Ayant été invité récemment à deux mariages, l’un musulman, l’autre hindouiste, j’ai bien vu que chacune des communautés fêtait l’événement en vase clos.

Sur le Champ de Mars qui jouxte l’ancien palais des rajah de Karangasem, ont défilé pendant plusieurs heures les chars portés par la jeunesse. Un défilé qui rappelle étrangement les matsuri japonais, notamment celui de Ghion, avec leurs inévitables roulis, leurs exploits : porter le monstre à bout de bras, l’élever, le faire se mouvoir comme un radeau sur une mer déchaînée… Un régal salué par des rafales d’applaudissements et quelques hourras.

L’ogoh-ogoh est toujours précédé par des jeunes femmes magnifiquement costumées et maquillées, les premières portant un grand panneau décoré où figure le nom du village où notre monstre débonnaire a été conçu.

Cette conception aura duré des semaines. Chaque équipe fait preuve d’une imagination débordante pour inventer des êtres aux visages effrayants qui n’en doutons pas provoqueront des cauchemars chez les chérubins balinais.

Derrière les jeunes vierges vient le fringant gamelan. Des orchestres comptant plusieurs dizaines de musiciens pleins d’allant.

Ceux-ci sont capables non seulement d’interpréter des airs très sophistiqués, d’autant plus rythmés que l’orchestre est uniquement constitué de percussions, à l’exception de flûtes, mais de produire un vrai spectacle.

Car telle est la règle.

Lorsque la cohorte villageoise, après avoir salué les hauts bureaucrates vautrés dans des fauteuils sous le dais de la tribune officielle, marque le pas un instant, chaque troupe doit donner le meilleur d’elle-même.

D’autres villages ont choisi des danses, des spectacles reprenant les thèmes classiques du Ramayana ou le Mahabarata. Ou des mythes plus locaux.

Sur l’aire du terrain de sport où se déroule le défilé, ces chorégraphies, ces bouffonneries, ces scènes où s’affrontent la sorcière Rangda et le Bon Barong, où l’Armée des Singes emmenée par Hanuman vient créer la surprise et semer la confusion, tout prend une dimension mythique d’autant plus grandiose que le palais des rajah aux teintes rose-ocre resplendit sous le soleil de cet après-midi torride tandis les acteurs danseurs jouent leur va-tout face à la tribune officielle .

Hier enfin, veille de Nyepi, s’est déroulé le Tawur Agung Kesanga, le « Jour des Grands Sacrifices ».

Dès la fin de l’après-midi, toute la communauté hindouiste de Sekar Gunung s’est rassemblée près du Pura Dalem, - temple principal - auprès duquel l’ogoh-ogoh fut érigé par la joyeuse bande des jeunes du village.

L’habit traditionnel est non seulement de mise, il est o-bli-ga-toire.

Attention aux remontrances des gardiens de la tradition si vous ne portez pas la coiffe ad hoc ou la ceinture. Sans parler du sarong, cela va de soi.

Le mien peut-être d’un or éclatant – c’est de mon âge – ou bien d’un joli marron avec fines broderies noires. Au-dessus de ma coiffe, laquelle se boucle par un joli nœud sur le front, se dressent deux oreillettes rouge, noir et or pointées vers le ciel. Ceinture noir. « Classic » dit mon copain Putu.

Alors, l’orchestre des jeunes et des gamins de Sekar Gunung s’en donne à cœur joie, tandis que les villageoises s’en vont offrir, avec leurs paniers perchés sur leur chef, la nourriture et les fleurs qu’elles ont longuement préparées.

Vient le temps du grand Ngrupuk, le défilé. Le sommet.

Comme tout le monde ici, j’attends cet instant avec impatience, avec gourmandise.

Un mot sur les ogoh-ogoh : si chacun parle de « monstre » - les petit surtout – c’est parce qu’ils doivent effrayer, c’est leur fonction, non pas les humains mais les mauvais esprits. Des monstres donc, oui, mais bienfaisants !

Car en ces veilles de Nyepi, les mauvais esprits font chaque année leur come back.

Et toutes les prières, mêmes celles l’autre dimanche, au bord de l’océan, pour la fête de Melasti, après ce pèlerinage épuisant depuis le mont Lempuyang, même toutes les purifications, les bénédictions n’y font rien : les mauvais esprits sont de retour.

Alors ?

Alors, les jeunes hommes courageux érigent, façonnent, donnent naissance à ces monstres à l’allure redoutable, puis lui donne vie, l’anime – d’où le cousinage avec Royal de Luxe ! – et le promène jusqu’aux limites du village, avant de le faire virevolter pour chasser les mauvais esprits.

Ngrupuk se déroule à la nuit tombée.

Dans l’ordre : l’ogoh-ogoh précédé par les jeunes filles tenant des flambeaux, l’une d’entre elles ouvrant la marche, portant fièrement un panneau avec le nom de Sekar Gunung.

Derrière l’ogoh-ogoh, l’orchestre rythme le défilé, transmet toute son énergie aux porteurs et rend un hommage quelque peu moqueur à sa majesté mi monstre mi ogre, ridicule et menaçant, forcément belliqueux.

Puis vient le village tout entier. Cette lente descente pédestre nous mène au carrefour où se rejoignent les routes des trois autres villages de la vallée, qui ont confectionné eux aussi leur ogoh-ogoh.

Chaque année, je savoure particulièrement ce moment, cette rencontre entre plusieurs monstres, différents et semblables et entre les communautés. Et suis chaque fois fasciné de voir à quel point celles-ci se connaissent et se reconnaissent, se jaugent. Ce sont saluts francs, retrouvailles entre copains de classe, entre coreligionnaires…Avant d’entamer tous ensemble une seconde descente au carrefour-frontière. Au-delà, commence un autre monde.

Le moment le plus intense, le plus flamboyant, le plus drôle, le plus mouvementé, se déroule à ce carrefour, sous le regard émerveillé des gamins des quatre villages.

Chacun des ogoh-ogoh va livrer sa dernière bataille contre les esprits malins.

Le voici pris de tremblements, on le secoue comme un prunier, il vacille, se redresse, vacille…Les jeunes qui tiennent le grand cadre en bambou se plient, s’accroupissent, se relèvent, un maestro les dirigeant de la voix et du geste.

Sur le plus grand des ogoh-ogoh, celui de Bukit, debout sur le cadre, se tient un jeune homme torse nu qui semble passablement éméché car le tuak, l’alcool de palme local n’est pas étranger au Tawur Agung Kesanga ! Il brandit des fumigènes odorants de couleurs vives…

Les spectateurs prennent bien soin de se tenir à distance du char, et pour cause ! Les mauvais esprits, ce faisant, sont victorieusement éloignés, que dis-je terrassés.

Les balinais sont de grands enfants. Et joueurs !

Ici, le challenge, c’est de faire tomber le bon ogoh-ogoh de son piédestal. Pas simple. Cette année un seul des géants s’est étendu de tout son long sous les cris de la petite foule rassemblée là. Est-ce à dire qu’il fut vaincu par les mauvais esprits ? Je n’ose y croire.

Les ogoh-ogoh et les musiciens remontent ensuite avant le dernier acte, l’embrasement des quatre lascars raksasa. (« géants ». C’était pour l’allitération). A moins que les prêtres ne décident de les « nettoyer » pour éviter une infiltration de ces satanés esprits. Ce qui sauvera brave ogoh-ogoh du feu. C’est ainsi que certains d’entre eux trônent encore à certains carrefours plusieurs jours après Niepi ;, le plus souvent mal en point.

Vidi.Vini.Vici.

Puis j’ai sagement chevauché mon vieux motor, refusant le verre de tuak que certains compagnons me tendaient, avant de remonter dans la nuit noire vers notre nid d’aigle.

Ce matin, donc, Nyepi. Nyepi ou l’art du leurre.

On dirait vraiment que les humains ont quitté cette terre. Et c’est bien de cela dont Nyepi est le nom.

Car si les mauvais esprits ont été vaincus,  ils rôdent. Pour les tromper, pour être certains qu’ils ne reviendront pas de si tôt, les balinais se terrent en leurs demeures. Et donc, aucune activité, aucun mouvement, aucun bruit…Au risque sinon de voir fondre sur nous les esprits malins.

J’ai l’air de plaisanter ? Pas du tout. La plupart des balinais croient dur comme fer à ces dieux, ces ogoh-ogoh, ces esprits malins. « Tous » me dit même une amie.

Encore devrais-je ajouter que Nyepi est célébré en Inde sous d’autres noms : il se nomme par exemple GudiPadva au Maharashtra, ou Ugadi dans l’Andhra Pradesh.

PS Believe me or not: après avoir entamé ce récit, j’ai été préparer mon déjeuner. Lequel devait se composer d’un poisson avec ses épices enrobé dans une palme, à réchauffer sur une plaque. Et là, patatras. Plus de gaz…No comment.

 

 

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