FOTO / INDUSTRIA à Bologne: coup d’essai, coup de maître

C’est une biennale. Encore une me direz-vous ! Sauf que ce festival aborde un thème jamais exploré à ce jour : celui de la relation entre photographie et le monde de l’entreprise.

 © Harry Gruyaert © Harry Gruyaert
C’est une biennale. Encore une me direz-vous ! Sauf que ce festival aborde un thème jamais exploré à ce jour : celui de la relation entre photographie et le monde de l’entreprise.

Et pour cause :  Isabella Seràgnoli (1), PDG de G.D, une entreprise spécialisée depuis des lustres dans la fabrication d’appareils de précision, a mis toute son énergie et des moyens considérables pour que naisse le projet du MAST. « Manifattura di Arti Sperimentazione e Technologia / Arts, Experience and Technology », situé dans les faubourgs de Bologne entre les logements sociaux et l’usine G.D.

MAST. vient d’ouvrir le 4 octobre dernier, en présence du Premier Ministre, Enrico Letta et avec quelques étincelles. Ce lieu multifonctionnel se veut principalement le réceptacle d’une grande collection photographique en voie de constitution.

Cinquante photographes, et parmi eux les Abbott, Becher, Bourke-White, Brandt, Frank, Hine, Jacques, Kertész, Lessing, Ray, Ruff, (W.E) Smith, Struth, Sugimoto ont déjà été choisis, avec quel soin, par Urs Stahel. Et sont exposés.

« La Seràgnoli », comme on dit à Bologne avec respect, a souhaité marquer encore plus la relation entre cette « manufacture » et la ville natale de ses ancêtres en lançant une biennale consacrée au même thème. Pour ce faire, elle a nommé François Hébel, le Directeur des Rencontres d’Arles, directeur artistique de Foto Industria, venu à Bologne avec une partie de son équipe. Des pros, parmi lesquels Claudia Huidobro, chargée de la scénographie.

Le résultat : dix-sept expositions accrochées dans dix lieux historiques, musées, pinacothèque, palais, banques. L’une des plus impressionnantes, celle du grand collectionneur qu’est W.M Hunt, loge au cœur de Santa Maria della Vita, via Clavature, 10.

Parfaite adéquation entre ce lieu sanctifié et ces somptueuses images souvent en forme de panoramas montrant l’Amérique au travail : pompiers – la première photo, repeinte à la main date de 1896 -, ouvriers parfois par milliers, mineurs, banquiers, et même les acrobates, les clowns, les musiciens d’un certain…cirque Hunt’s en 1931.

Osmose aussi avec la plus belle exposition à mon sens, celle de Harry Gruyaert qui se développe dans la salle principale de la Pinacoteca Nazionale. Des œuvres de commande pour la plupart prises aussi bien en France qu’au Brésil ou en Afrique et des travaux personnels qui « décollent » encore plus : non seulement Gruyaert nous prouve une fois de plus qu’il est l’un des plus grands coloristes de ce temps, mais il nous donne une leçon de « sculpture ». Chaque composition possède une densité, un relief à couper le souffle.

Avec Brian Griffin, dont le travail nous est familier grâce aux Rencontres d’Arles (1987, 2009), c’est le bouquet. Il méritait bien l’étage entier d’un ancien palais, ce Spazio Carbonesi où ses portraits séduisent par leur force explosive, une lumière très travaillée et un humour british dévastateur.

L’exposition s’intitulé sobrement « Annual Report 1974-2003 ». Des portraits donc, en solo, en duo, plus rarement en groupe. Des jeux de rôle ; Et même des histoires à dormir debout, comme celle de la « Big Tie ».

Ah, il ose le gaillard. Il prend tous les risques, joue la dramatisation, et va jusqu’à déformer complètement certains portraits sous les effets conjugués de l’eau courante et du verre pour un « Annual Report » consacré aux « Water People » en Islande.

Foto Industria réserve d’autres surprises, comme cette exposition très conceptuelle de Jacqueline Hassink, présentant au MAMbo, non loin des sublimes peintures de Morandi, l’enfant du pays, sa désormais fameuse série intitulée « The Table of Power ».

Cette artiste d’origine hollandaise a obtenu des plus grandes sociétés européennes de photographier la salle où se réunit le Conseil D’administration. Personne. Des fantômes peut-être. Très impressionnant.

Plusieurs grands noms figurent au programme de cette première biennale, et tout d’abord Henri Cartier-Bresson, présenté par la directrice de sa fondation, Agnès Sire. L’exposition se nomme « L’homme et la machine ». Elle est juste impeccable et parfois drôle.

Robert Doisneau travailla cinq ans chez Renault, de 1934 à 1939. Tout y passe : le travail à la chaine, les presses, la pointeuse, les apprentis comme les ouvrières en blouse blanche. Et aussi les magnifiques bolides de l’époque, superbes clichés destinés à la pub Renault, concours de beauté, art de vivre. Les deux faces d’un monde. Un régal.

Autre exposition à fort coefficient social : « On the mines », du Sud-Africain David Goldblatt. C’est certainement l’ensemble le plus dur de Foto Industria. Ces images, prises pendant les années 1960, témoignent des conditions de travail et de vie des mineurs. Rien n’échappe à l’œil de Goldblatt. C’est le temps de l’apartheid et des townships. L’une des images les plus cruelles représente un petit chef blanc assis à l’avant d’un wagonnet, une lampe sur ses genoux, tandis que pédale à l’arrière un mineur noir.

Dans une grande salle de l’Ex Ospedale degli Innocenti, où sont par ailleurs rassemblées d’autres expositions de qualité, celles de Siobhan Doran sur l’hôtel Savoy, de Freek Van Arkel sur le port de Rotterdam, de Mark Power sur l’Airbus 380, un dernier hommage est rendu à Gabriele Basilico.

Architecte d’origine milanaise, celui-ci n’a cessé de rendre « l’ordinaire sublime » pour reprendre une expression de François Hébel dans son texte d’introduction. « Gabriele nous manque. Il est mort au début de 2013. Il nous manque pour nous avoir conduit à croire que rien ni personne n’est banal. (…) Qu’il soit urbain, naturel ou industriel, aucun sujet n’était « laid » pour Gabriele. »

Cet ensemble de grands tirages présentés avec la plus grande sobriété dans ce lieu dépouillé au sol couvert d’une poussière blanche montre une facette peu connue du travail de Basilico, le plus souvent des commandes passées par des entreprises commerciales, choisies par sa compagne, Giovanna Calvenzi et son assistante, Gianni Nigro. Et F.Hébel de conclure : « sa lumière aussi nous manque ».

Vous l’aurez compris, toutes les expositions et les projections rassemblées à Bologne pour un temps malheureusement trop court – la biennale se termine dans une dizaine de jours – méritent une visite. Une bonne journée s’impose. Le parcours peut se faire à pied. De plus, c’est un formidable moyen de découvrir cette ville d’exception.

Ce qui nous est apparu à tous, artistes ou collectionneurs, c’est la cohérence du propos, le dialogue entre MAST et FOTO INDUSTRIA et les croisements, les cousinages voulus par des organisateurs inspirés.

Un seul exemple : entre certaines images de Doisneau sur Renault, celles de Cartier-Bresson prises en Chine, certains panoramas de William Hunt et la collection « La Chine en construction » sur laquelle je reviendrai bientôt, il faudrait être aveugle pour ne pas relever  certaines similitudes, des échos à distance.

Surtout, en ayant délibérément choisi ce thème, Isabella Seràgnoli dévoile tout un monde qui mérite notre respect, voire notre admiration. Un univers qui nous échapperait totalement sans le regard de grands artistes invités par les entreprises à en rendre la puissance et la beauté brute ou celui de photographes anonymes eux aussi conscients de la formidable énergie dégagée par cette humanité au travail.

« Lavoro, lavoro, lavoro », « Work, work, work ». Ce sont les derniers mots du très beau texte de W.M Hunt, lequel commence par la chanson des sept nains dans le film « Blanche-neige et les sept nains » de Walt Disney  (1937) : « Heigh-ho, heigh-ho / It’s off to work to go… »

(1) Voir mon dernier billet, intitulé « Le MAST. de Bologne et d’Isabella Seràgnoli : l’excellence italienne »

PS. Les éditions constrasto (Rome) ont réussi un très joli catalogue, un coffret rassemblant les dix-sept fasicules, tous abondamment illustrés. Bilingue italien / anglais. 

PPS. En attaché, deux images d'Harry Gruyaert, un portrait de Brian Griffin en train de présenter, avec sa verve habituelle, la série "the Big Tie".

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