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Billet de blog 9 mars 2013

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Vive le Haïpaï!

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Ce blog est personnel, la rédaction n’est pas à l’origine de ses contenus.

Le “Haïpaï”, c’est tout à la fois “l’école” et “le style” de Shanghaï, un terme qui désignait, au tout début du XXème siècle le mouvement littéraire le plus novateur et engloba aussi l’art pictural.

Au musée Cernuschi, s’ouvre ces jours-ci une exposition passionnante intitulée “L’école de Shanghaï (1840-1920) peintures et calligraphies du Musée de Shanghaï”, où l’on peut découvrir quelques purs chefs-d’oeuvre et un ensemble remarquable  prouvant que dès cette époque la cité “au-dessus de l’eau” n’était pas seulement la métropole du mercantilisme. 

Après une première salle où plusieurs “artistes lettrés” se plaisent à rendre hommage aux anciens eux-mêmes issus de la région du Jiangnan – Suzhou, Yangzhou, Shaoxing, Hangzhou -, deux maîtres très inspirés se font face: à votre gauche Ren Xun (1835-1893) dont on peut voir un long rouleau intitulé « Portrait de Wu Dacheng entouré de sa collection de bronzes antiques », magnifique témoignage de l’art de vivre des lettrés de l’époque.

Deux hommes devisent, entourés d’une collection à couper le souffle, une encre et couleurs sur papier hésitant, pour notre bonheur, entre le portrait et une représentation quasi cinématographique d’objets venant encadrer les deux personnages.

A votre droite Ren Xiong, son frêre aîné, (1823-1857), nous livre « La chaumière du lac Fan », peinture fleuve longue de 7,05 mètres mêlant paysage et résidences imaginaires, labyrinthiques. Ici, aucun personnage mais la fusion rêvée entre une nature verdoyante – lotus, nénuphars – et une culture que l’on devine tellement raffinée : vases et livres savamment disposés à l’intérieur de pavillons, hommage à son ami et mécène Zhou Xian.

Le plus extraordinaire, chez Ren Xiong, est peut-être une autre petite encre et couleurs sur papier, « Damo (Bodhidharma) face à la falaise » dont l’expressionnisme radical traduit à merveille l’épreuve d’ascétisme absolu auquel se livre cet anachorète. Le face à face est stupéfiant et la simplicité apparente de l’ensemble confondante. Le chan ( zen en japonais) à l’état pur.

Autre chef d’œuvre, autre falaise dans la salle suivante : Zhao Zhiqian (1829-1884) a peint, en hommage à Pan Zuyin, dédicataire de cette encre et couleurs sur papier où dominent le noir, le gris et le blanc, « La Falaise aux livres empilés ». Celle-ci existe bel et bien dans la région de Fangshan, au Hebei, c’est même une curiosité géologique.

Le flanc de la montagne est dit-on percé de grottes, grottes dont les parois suggèrent, avec un peu ou beaucoup d’imagination, des livres empilés. Lorsque l’on saura que Pan Zuyin était un grand collectionneur de livres, tout comme Zhao lui-même, on comprendra mieux la double, voire triple démarche de ce dernier, entre appréhension pour le moins originale d’un paysage – si le pied de la montagne figure bien au premier plan, le sommet se dérobe -, l’hommage distingué rendu à son ami et la forme très moderne employée, notamment ces traits de pinceaux « semblables à l’écorce d’un pin » ( je m’appuie là sans vergogne sur l’analyse très fine proposée par le commissaire de l’exposition, Eric Lefebvre) qui donnent à cette peinture un relief rare.

Personnellement, cette construction entre paysage naturel et un imaginaire visant de toute évidence à la perfection – ah les pins tendus entre ciel et falaise – m’a rappelé les dessins romains que François Rouan éxécuta lors de son séjour à la Villa Medicis.

D’autres belles surprises vous attendent, comme cet admirable portrait d’un « homme de bien », Gao Yong, peint à quatre mains par Ren Bonian (1840-1895) et Hu Gongshou (1823- 189§). Au premier, le soin représenter un personnage qui respire la paix, portant une longue robe flottante rendue par une touche « en tête d’épingle et en queue-de-rat ». Au second, l’ajout d’un long pin décharné surplombant le lettré, l’ensemble étant accompagné par un poème de Yang Borun.

De plus, la scénographie, signée Jean-Paul Boulanger (Pylône), donne à l’exposition une belle fluidité. Et le fait pour chacun d’être au plus de ces peintures et de ces calligraphies, dans leur intimité, témoigne de la volonté des organisateurs de restituer un tant soit peu le savoir-vivre à jamais perdu des lettrés de l’époque. Les derniers. Après eux, l’insouciance s’en est allée. Petite expo par la taille, grand moment de contemplation et de plaisir. Bref, vive le Haïpaï !

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