Hong Kong, abécédaire. (4). Cheung Chau

長洲, Cheung Chau, « l’île longue », a la forme d’un osselet, avec ses deux collines au nord et au sud reliées par un isthme étroit bordé de deux plages de sable fin. Longue et surtout minuscule : moins de  3 km2.

Une population d’environ 30.000 ou 40.000 habitants, certains vivant sur de grosses embarcations partant pour des campagnes de pêche, ou murmure-t-on, pour d’autres commerces moins licites. Ce sont les Hoklo, peuple de la mer très soudé qui refuse de mettre pied à terre.

L’île est reliée à Victoria par le ferry – comptez 55’ – et par de petits hydroglisseurs qui vous transportent en une bonne demi-heure.

Pour de multiples raisons, Cheung Chau est ma préférée, celle où je finirai peut-être mes jours. Un pied là-bas, l’autre ici, sur une autre île.

Je la fréquente depuis 1964. Etrangement, elle n’a guère perdu de son charme. Seuls quelques lotissements ont été depuis lors construits sur ses collines car de bons vivants chinois ou étrangers ont choisi d’y élire domicile tout en travaillant à Victoria ou à Kowloon et un grand hôtel, le Warwick, domine désormais la plage de Tung Wan.

Pour le reste, l’île est restée dans son jus, avec ses petites façades couleurs pastel – mais sans ostentation - , ses restos de seafood, ses ruelles ombragées, ses temples, ses maisons de thé.

Il existe même une grotte dite de Cheung Po Tsai, du nom du pirate qui en avait fait son repaire. C’était au XIXème siècle. L’infâme pirate venait s’y réfugier avec sa maîtresse anglaise – quel outrage ! – et y cacher ses trésors.

En 1979, après avoir parcouru la Chine durant sept semaines avec une équipe de France-Culture composée de Danielle Fontanarosa, réalisatrice, et Madeleine Sola, ingénieur du son, l’une des « grandes oreilles » de Radio-France, nous y étions venus à deux reprises.

La première fois, un jour ordinaire, pour y rencontrer deux notables de l’île portant des vêtements de soie traditionnels, qui avaient retracé le passé de Cheung Chau, la seconde pour assister à la Fête des Petits Pains, destinée d’abord à calmer les mauvais esprits et les fantômes. (1)

Un événement des plus authentiques, à dominante taoïste, qui se déroule chaque année entre les dix derniers jours de la troisième lune et les dix premiers de la quatrième.

Deux légendes croisées seraient à l’origine du « Ching Chiu » comme on dit en cantonais. Il me souvient que les deux vieux et riches lettrés avaient évoqué une bataille entre des pirates sans foi ni loi et les habitants de l’île, Hoklo mais aussi Hakka.

Les pertes, parmi la population locale, avaient été lourdes. Dès lors, fantômes et mauvais esprits hantèrent Cheung Chau, de terribles catastrophes frappant l’île, une peste dévastatrice surtout.

Le drame se déroule durant la dynastie des Qing (1644-1911), très certainement après la construction en 1783 du temple de Pak Tai, l’Empereur Suprême du Sombre Ciel, puisque les villageois bâtirent à l’époque un autel devant celui-ci pour prier et supplier leur dieu de chasser les mauvais esprits qui assiégeaient l’île.

Dans le même temps, les survivants sillonnèrent les ruelles en paradant avec les statues des divinités locales.

Miracle : après ce double rituel, la peste disparut.

Depuis lors, toute la population, à laquelle se joignent des milliers d’autres croyants originaires de Cheung Chau comme de toute la région, perpétue chaque année à la même époque les coutumes de la petite communauté.

La fête dure cinq jours et quatre nuits. Elle se déroule surtout à l’intérieur et autour du temple principal, le long du port, des plages, où sont dressés de petits bûchers.

On n’y brûle des papiers auspicieux, faux billets de banque, maisons de carton et autres représentations du quotidien. Des centaines de bâtons d’encens se consument.

C’est le moment ou jamais de tirer le I-Jing. Du premier au dernier jour, les devins sont mis à rude épreuve. On fait la queue, toutes générations confondues, pour agiter les tiges et connaître le verdict des dieux.

Le bruit assourdissant des pétards, le son des tambours se mêlent à la musique lancinante des sornaï joués par des prêtres taoïstes et aux airs chantés et joués de l’opéra hoklo, lequel dure un jour et  une nuit.

En 1979, lorsque nous avions effectué l’enregistrement de ces cérémonies, nous avions recueilli d’autres échos sonores, aujourd’hui disparus : c’était la Fanfare de sa Gracieuse Majesté la Reine du Royaume-Uni et du Commonwealth, menée, avec quelle superbe, par une armada de fiers Ecossais soufflant à qui mieux mieux dans leurs cornemuses. Somptueux leurs kilts, éclatantes leurs trognes !

La remontée de la fanfare, au pas cadencé, à partir de la jetée jusqu’au temple, parmi la foule chinoise endimanchée, portant chapeaux de paille, tenant souvent les étendards de leurs clans, est gravée à jamais dans ma mémoire.

J’entends encore l’indescriptible mixage où se mêlaient les airs martiaux interprétés par les bagpipes, les percussions, les flûtes et tous les cuivres, auxquels répondaient les sornaï – ces hauts-bois puissants – et les voix des acteurs qui s’époumonaient sur scène.

Second temps fort du Ching Chiu : une parade d’enfants.

Chacun est tenu en l’air par quatre porteurs, juché tout en haut d’un petit piédestal de métal, flottant littéralement au-dessus de la foule ébahie, un subterfuge mystérieux le maintenant à près de trois mètres au-dessus du sol. Les « anges » passent lentement dans les ruelles, s’arrêtent parfois devant tel sanctuaire, telle salle communautaire.

Maquillés à outrance, habillés à l’ancienne, n’ayant à l’évidence le droit que de bouger leurs menottes, - ils semblent bénir les croyants -, dévorés par mille regards, les chérubins, à n’en pas douter, représentent le défilé originel des déités chasseuses de mauvais esprits.

En 1979, nous n’avions pas assisté, et pour cause, au « clou » de la fête car l’année précédente, plusieurs dizaines de jeunes gens avaient été blessés lors de l’escalade d’une des tours de bambou hautes de 14 mètres couvertes de petits pains. 9.000 dit-on répartis sur les trois colonnes.

Depuis des lustres, il était de tradition d’élire « Roi du Ching Chiu » le plus habile des jeunes gens capable de s’emparer du plus grand nombre de petits pains, surtout ceux situés au faîte d’une des tours. Et ce en trois minutes exactement.

Pendant une vingtaine d’années, la course folle fut interdite, puis remise au goût du jour avec de nouvelles normes de sécurité, et des petits pains…en plastique.

Les vrais, que l’on peut déguster pendant toute la fête, sont composés de pâte de riz, de sucre, fourrés soit au sésame soit au lotus et aux haricots rouges. Dé-li-cieux. Ils ont une apparence ronde et blanche. La plupart portent deux caractères rouges 平安, ping an, qui signifient « la paix ».

Selon nos deux notables, l’origine de cette tradition provenait d’une symbolique n’ayant rien de pacifique : après que les îliens aient réussi à chasser les pirates, ils avaient pris l’habitude de manger des petits pains blanc et rouge – le rouge du sang de leurs ancêtres - en signe de triomphe vengeur !

Ils nous avaient livré une autre information, jamais relevée depuis.

Dans les années 1920, non loin de Hong Kong et de Canton, dans les deux districts de Haifeng et de Lufeng, une première révolution communiste, très originale et peu orthodoxe, s’était propagée.

Originaire de la région, Peng Paï, membre du Parti Communiste Chinois, que l’on avait surnommé « le Roi des Paysans », fut en effet le premier, avant Mao Zedong, à vouloir s’appuyer sur les masses rurales pour renverser la classe dominante des propriétaires fonciers. Ce dernier s’en inspira d’ailleurs sans vergogne quelques années plus tard.

Avec sa petite armée de va-nu-pieds, Peng Paï (2) avait semé la terreur et provoqué la fuite de milliers de bourgeois. Une partie d’entre eux, parmi lesquels les parents de nos deux notables, étaient venus se réfugier à Cheung Chau, où ils avaient fait souche. 

Revenons au Ching Chiu. Encore quelques détails, quelques souvenirs : l’atmosphère très bon enfant de la fête, certains moments empreints de religiosité simple, de mysticisme et dans le même temps, une joyeuse pagaille qui tiennent aux origines taoïstes de ces célébrations.

Sachez enfin que, le temps de la fête, tout participant se doit de devenir végétarien. De plus, la pêche est interdite. C’est dire le caractère vraiment exceptionnel de cet événement ! 

Cette année, la Fête des Petits Pains se déroulera du 14 au 18 mai, quelques jours avant la HK Art Fair….Faire d’une pierre deux coups ???

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(1) L’émission s’intitulait « Ile de Cheung Chau, jour de fête, jour ordinaire ». Elle fut présentée au concours du Prix Italia 1980. Nous fumes coiffés sur le poteau par Yann Parenthoën, ce grand ciseleur de sons, qui obtint le fameux prix pour une belle émission sur sa Bretagne natale.

(2) Peng Paï fut exécuté à la fin des années 1920 par les Nationalistes de Chiang Kaï-shek. L’historiographie maoïste a quasiment oublié son nom. Et pour cause.

 

 

 

 

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