« Mao, sa cour et ses complots » de JL Domenach : une étincelle

« Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine » (1), tel est le titre d’un texte de Mao Zedong datant de 1931. Un titre explicite.

 L’ouvrage que Jean-Luc Domenach vient de publier chez Fayard « étincelle » et met le feu à la recherche historique, osant une lecture plurielle, mêlant allègrement vie publique et vie privée, grands événements et faits apparemment dérisoires.

 Il va plus loin en appuyant sa thèse sur les « Murs rouges », non seulement Zhongnanhaï, ce territoire secret et fantasmatique où résidaient à l’époque les chefs de la nomenklatura et leurs familles mais toutes ces résidences entourées de hautes enceintes rouges, discrètes, protégées, surveillées, disséminées dans la capitale mais aussi dans plusieurs lieux de villégiature.

 Encore plus loin, et plus fort : JLD est persuadé que ces lieux de résidence et de travail, le plus souvent confondus, ont joué un rôle capital. Ce leit-motiv traverse tout le livre, avec non seulement les « Murs rouges » mais aussi avec les shantou,  - littéralement les « sommets de montagne » -, désignant les relations d’autorité et de confiance qui  s’établissent entre les chefs militaires et leurs subordonnés à l’intérieur d’une même « montagne », autrement dit d’un même fief, par exemple d’une même « base rouge ». Soit, nous explique Domenach « une sorte de féodalisme militaire qui peut prendre un contenu politique ».

 Voici donc ses outils théoriques majeurs, fondés sur un système spatio-temporel.

 Et çà marche : en multipliant les angles et les sources – celles-ci étant solidement documentées, contrairement à celles des auteurs du best seller mondial qu’est le Mao de Jung Chang et Jon Hallyday (2), souvent sujettes à caution -, en osant s’appuyer sur une analyse à caractère psychologique, voire affectif tout aussi bien que sociologique, Domenach réussit à éclairer, à rendre cohérente la démarche des principaux acteurs du drame, Mao en tête.

 Comment procède-t-il ? Par accumulation, par recoupement, n’hésitant pas à utiliser des témoignages a priori anodins.  

 Il recoupe, il coud, il tisse : du grand artisanat ! De plus, par souci de vérité historique, il ne se cantonne pas aux seuls ténors que chacun connaît, les Mao, Zhou Enlai, Zhu De, Lin Biao, Jiang Qing, Yao Wenyan ou Wang Hongwen. Non, il convoque tous les protagonistes, petits ou grands, les gardes, les infirmières, les cuisiniers…

 Au risque il est vrai de lasser le lecteur peu familier de la Chine et même, disons-le, de tout connaisseur. La tête vous en tourne souvent, c’est vrai. Mais il faut s’accrocher, car de cette lecture éclairante naîtra une vision enfin cohérente d’une histoire restée obscure à bien des égards.

 D’autres chercheurs ou témoins avaient avant lui, chacun à sa manière, contribué à une meilleure compréhension de ce sombre imbroglio : Simon Leys d’abord, curieusement absent de la bibliographie (3), puis Lucien Bianco (4), récemment Roderick Mac Farquhar et Michael Schoenhals (5), Alain Roux (6) auquel cet ouvrage doit beaucoup, entre autres.

 Domenach cite volontiers ses collègues, quitte à mettre en question leur analyse. Sa divergence et son originalité se situent ailleurs. Il plonge dans plus de trois cent textes chinois le plus souvent non traduits, récits, mémoires, rapports, tapuscrits, biographies, méditations ( !), témoignages, discussions, histoires orales, « preuves », études, décisions ou paroles d’enfants, comme ce texte de Wang Fan et Dong Ping intitulé « Ma famille habite Zhongnanhai, Paroles d’enfants des Murs rouges » (7).

 Et là, il s’empare d’un détail, d’une anecdote pour amorcer un thème, compléter un portrait.

 Parfois, il est vrai, la méthode tombe à plat, au point d’en être risible. Un exemple ( p 158) Domenach écrit, évoquant l’année 1956 et l’alliance entre Liu Shaoqi et Zhou Enlai contre le Président : « (…) dans le court terme, il lui faut courber l’échine, car les difficultés s’accumulent.

 Tout d’abord, sa vie privée subit un changement en juillet 1956. Apprenant que Jiang Qing interdit sa cuisine préférée (grasse et épicée) du Hunan, Mao Zedong tranche dans le vif, en supprimant leur dernier lien régulier : dorénavant, ils mangeront séparément. (…) Il lui faut subir les épreuves bureaucratiques et politiques de la préparation du VIIIème Congrès du PCC… ».  No comment.

 N’egortons pas. Avec un art du récit consommé, JLD réussit son pari. « Très vite », écrit-il dans son introduction, « j’ai compris que l’approche en quelque sorte biographique des événements jouait un rôle de loupe et permettait de discerner plus précisément le « comment » de la décision politique dans la Chine totalitaire : c’est-à-dire de distinguer, derrière les grandes causalités, l’épouvantable mais ô combien réelle cuisine des haines et des ambitions, des intrigues et des pièges, des regrets et des revirements par quoi cheminent les volontés et les lâchetés ». (p 19). Dont acte.  

 Encore trois remarques. Sur le fond tout d’abord, à propos du génie de Mao. JLD écrit ( pp 108/109) : « Deux intuitions stratégiques mettent en évidence le vrai – et probablement le seul – génie de Mao. Tout d’abord, quels que soient les détails et les nuances, il est l’un des premiers à avoir compris ( et le seul à en avoir tiré toutes les conclusions) que la Longue Marche des années 1934-35 ne serait pas seulement une fuite, mais une opportunité de revenir au pouvoir et de redéployer le PCC à l’échelle du pays en profitant de l’invasion japonaise qui se profilait pour mettre en place une logomachie frontiste et nationaliste. Ensuite et surtout, il a eu le génie de prévoir que l’envahisseur japonais vaincrait le Guomindang, mais perdrait la guerre contre les Etats-Unis, et que donc il suffisait de s’abriter sous une vibrante propagande nationaliste pour préparer la lutte finale contre le vieux rival nationaliste, puis de profiter de ses fragilités pour l’écraser. » Parfaitement juste.

 Ce faisant, Domenach semble oublier un autre trait de génie de ce jeune marxiste parfaitement hétérodoxe, - nous sommes en 1927, Mao a 33 ans - concept il est vrai « piqué » à une autre figure révolutionnaire trop tôt disparue, Pen Paï (8), à savoir le rôle dévolu à la paysannerie. (9) Cette orientation sera capitale.

 Mais surtout, l’humour veut que le « génie » du Grand Timonier éclate à chaque page de ce livre ! Génie maléfique, tortueux il est vrai mais comment nommer autrement cette capacité diabolique de manœuvrer ses proches comme ses ennemis à tout moment, de les déstabiliser, de les fatiguer – au sens propre du terme, comme le démontre si bien l’auteur ?

 C’est d’ailleurs cette démonstration qui est la plus probante. La rouerie, la perspicacité, le sens de la stratégie et la complexité du personnage sont ici dévoilées comme jamais. Et Domenach vise juste quand il écrit ( p 108) : « La méfiance sera son compagnon de toujours. Et le deuxième compagnon sera la purge, cette même purge à laquelle il avait échappé en 1932-33. » Bingo !

 Certains autres portraits, tissés au long de l’ouvrage, méritent aussi le respect. Ceux de Zhou Enlai, de Liu Shaoqi, de Jiang Qing, de Lin Biao notamment.

 Sur la forme : comment un éditeur peut-il fabriquer une couverture aussi ringarde ? Idem pour les cartes. La légende de la photo en 4ème de couverture omet de mentionner Chen Yun, auquel Mao s’adresse ! Enfin, je ne suis pas certain que le titre, « Mao, sa cour et ses complots », réducteur, soit approprié.

 Au tout début de l’ouvrage, JLD nous livre une confidence qui peut en partie expliquer sa propension, parfois outrancière, de faire des « Murs rouges » son cheval de bataille. Il écrit : « J’ai été attiré vers cette question pour des raisons en partie personnelles, puisque j’ai passé mon enfance et mon adolescence dans une communauté de conviction et de vie formée par les intellectuels français qui avaient fondé la revue Esprit au lendemain de la Deuxième Guerre Mondiale : les « Murs blancs » de Châtenay-Malabry, dans la région parisienne. Une communauté très différente, infiniment plus respectable et plus pacifique, faut-il le dire. Mais, tout de même, c’est dans ce cadre privilégié et dans cette société de gens talentueux et courageux que j’ai compris à quel point la vie en communauté ou en proximité peut favoriser, voire porter à l’incadescence, les différences et les divergences qui surgissent inévitablement entre de fortes personnalités ». ( p 18).

 Je me souviens que celui-ci me fit visiter ce qu’il nommait alors non les « Murs blancs » mais « le phalanstère » de Chatenay-Malabry. Je me souviens aussi qu’il était fort ému. Nous étions il est vrai en juin 1968.

 Sacré Jean-Luc !

 PS. Si jamais une édition en anglais voit le jour - édition hautement souhaitable, qui témoignerait de la pertinence de la recherche française en ce domaine - je suggère à JLD et à l'éditeur non seulement de déringardiser sa présentation, mais de puiser dans les archives photographiques chinoises de telle sorte que le lecteur puisse mieux identifier les personnages. 

*Jean-Luc Domenach, Mao, sa cour et ses complots, Derrière les Murs rouges, Fayard.

 (1) Mao Zedong, Une étincelle peut mettre le feu à toute la plaine (5 janvier 1930. Lettre du camarade Mao Zedong pour critiquer certaines tendances pessimistes existant alors dans le Parti). Œuvres choisies de Mao Zedong, Editions des langues étrangères, Pékin, 1966.

 (2) Jung Chang, Jon Hallyday, Mao, Gallimard, 2006.

 (3) Simon Leys, Les habits neufs du Président Mao, Champ libre, Paris, 1971 et Essais sur la Chine, coll. Bouquins, Robert Laffont, Paris, 1998. Des œuvres pourtant capitales. Bizarre, bizarre…

 (4) Lucien Bianco, Les origines de la révolution chinoise, Gallimard, Paris, 2007

 (5) Roderick Mac Farquhar, Michael Schoenhals, La Dernière Révolution de Mao, traduction Pierre-Emmanuel Dauzat, Paris, Gallimard, 2009

 (6) Alain Roux, Le Singe et le tigre, Mao, un destin chinois, Paris, Larousse, 2009u

 (7) Wang Fan, Dong Ping, Wo jia zhu zai zhongnanhai, Hongqiang tonghua, Pékin, Zuojia chubanshe, 2003.

 (8) Lui aussi communiste, il instaure par la force, dès le début des années 20, un « soviet » agraire dans sa région natale, les deux districts de Haifeng et Lufeng, non loin de Canton. Mao s’était rendu à plusieurs reprises sur place…Peng Paï est pris et exécuté en 1928. Encore un autre trait de génie du Grand Timonier : récupérer les idées des autres et les faire siennes aux regard de l’Histoire !

 (9) Cf. Rapport sur l’enquète menée dans le Hunan à propos du mouvement paysan ( mars 1927) in Œuvres choisies de Mao Zedong, tome 1.                       

            

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