En 1965, une amie peintre, Irène Laksine, m’entraine voir une exposition d’art très contemporain. La galerie se nomme « Le globe ». Les œuvres intriguent le jeune provincial que je suis. Des peintures, le plus souvent abstraites, des collages, comme celui d’un jeune homme timide nommé Pierre Buraglio.
Plus loin, j’aperçois un très grand tableau, qui attrape la lumière. Si puissant qu’il « efface » les autres œuvres, et pas seulement par la taille. Coup de foudre !
Soit une vingtaine de coulées verticales de couleurs vives : jaune, vert, orange, rose, encadrées par deux étendues d’un bleu profond rappelant La Méditerranée, deux autres au centre comme autant de « portes », chevauchées par l’azur. Le blanc apparaît aussi, tout comme le noir et le mauve.
Malgré sa solide structure, le tableau de Rouan est tout sauf statique. Cela tient à cette palette vivante, à certains décrochages et autres glissades. Verticalité peut-être trompeuse : certaines images « vues du ciel » nous ont habitués à découvrir des paysages tout aussi somptueux. Celles et ceux qui ont été confrontés à cette œuvre vous le diront : de par sa respiration, sa profondeur de champ, elle invite à la méditation et à la sérénité.
Comme je le comprendrai beaucoup tard, ces longues lignes parallèles annonçaient ces fameux tressages qui furent longtemps sa première marque de fabrique, la seconde étant, à partir des années 1980, l’apparition de la figure.
Irène me présente son ami François Rouan. Il a tout juste 22 ans, un regard décidé, une voix rauque avec un léger accent du sud, une belle tête, un front immense. Je lui dis à quel point j’aime son travail. Ses yeux pétillent de plaisir.
Nous sommes du même bord, dans la mouvance contestataire de l’Union des Etudiants Communistes, l’UEC. En Chine, la « Révolution culturelle » se prépare en catimini. De la Chine il sera souvent question entre nous, car je venais de découvrir l’année précédente, en 1964, l’Empire du Milieu, et commençais alors l’apprentissage du chinois, ce qui amusait fort François.
La France gaullienne nous désespérait. Avec d’autres camarades, nous refaisions le monde à La Palette, rue Jacques Calot, non loin des Beaux-Arts et de l’atelier de Roger Chastel où Rouan et ses condisciples affutaient leurs pinceaux. .
Pion d’internat, j’ai commencé à économiser sur mon maigre salaire. Par un beau jour du printemps 1966, je me suis rendu dans l’atelier de Rouan. Sa grande peinture était posée au sol à même le mur. La première fois, fasciné par ces grandes lignes verticales, je n’avais pas remarqué qu’elle formait un diptyque sur deux panneaux de bois, deux grands carrés d’un mètre quarante cinq chacun. Ce qui s’avérera bigrement commode !
François m’a alors confié qu’il avait peint ce tableau sous l’influence de Mark Rothko. Des années après, en visitant la chapelle de celui-ci, près de la fondation De Mesnil à Houston, j’ai saisi toute la pertinence de cette confidence.
Puis il m’a montré plusieurs travaux qui allaient marquer une très grande partie de sa carrière singulière : ses premiers tressages aux tons souvent pastel, d’une finesse, d’une profondeur qui disaient bien à quel point le jeune artiste montpelliérain venait de créer une forme à la fois novatrice et stimulante, dans l’esprit de certains travaux d’Henri Matisse dont il s’était déjà inspiré avec des collages sur fond peint, des papiers gouachés.
Ce n’est donc pas un hasard si le fils de celui-ci, Pierre Matisse, grand galeriste installé à New-York, accueillera les travaux de Rouan à partir des années 1970. ( A Paris, François était représenté par le très perspicace Lucien Durand.)
Ensemble, nous avons arrimé le diptyque sur mon vieux cabriolet 403 décapoté. Dans un premier temps, le grand tableau allait trôner dans un petit deux-pièces de la Résidence Universitaire d’Antony avant de connaître, pendant très exactement cinquante ans, certaines pérégrinations.
l y a une dizaine d’années, cette peinture avait bien failli rejoindre les 23 travaux de Rouan présents dans la collection du MNAM / Centre Georges Pompidou. Elle aurait en quelque sorte ouvert le bal puisque cet ensemble conséquent ne commence qu’en 1966.
Agrandissement : Illustration 1
C’est cette pièce « préhistorique » qui sera mise en vente par Maître Delphine Cheuvreux Missoffe le 21 novembre 2016 à l’Hôtel Drouot, à 14h salle 6. L'exposition aura lieu le samedi 19 novembre de 11h à 18h et le lundi 21 de 11h à 12h.
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