"Trois semaines à se raconter nos vies. Nos envies. Nos corps"

J'ose partager ici un récit que je découvre dans Le Monde. Que "A" et Eric Collier me pardonnent. Un récit dont la drôlerie masque la beauté et le désarroi d'une âme sensible. Nous l’entendons, cette voix tellement féminine, séduisante et légèrement gouailleuse: « Nous les filles… » Sincérité absolue.  Et le talent non moins absolu d’Eric Collier !

 

Le Monde, 12/13.03.020, p 25 :

 

Ils racontent leurs

amours confinées.

Cette semaine,

A., 39 ans,

directrice

d’une agence

de communication

à Paris

 

"Trois semaines

à se raconter

nos vies.

Nos envies.

Nos corps »

 

C’était le 25 février. L’épidémie n’était alors pas encore

une pandémie et notre quotidien pas encore empêché.

Ce soir-là, devant ma télévision, un visage, une voix

qui m’arrêtent. Il est là, face caméra, en reportage

quelque part dans la région Grand-Est,

là où tout commence à s’accélérer pour la France,

et déjà mon esprit s’emballe.

Qui es-tu ?

 

Je le cherche sur les réseaux sociaux.

Nous, les filles, quand on cherche, on trouve.

 

On peut y passer des heures, des nuits, à chercher,

à chercher quoi au juste, et pour quoi faire ?

On ne sait même plus, mais on mène l’enquête.

Scrupuleusement. Minutieusement. Je cherche.

 

En une heure je sais tout de lui. Nom, prénom, date et lieu de naissance,

adresse, parcours scolaire, fratrie, origine, drames familiaux.

Une vraie psychopathe.

 

Ça y est, je recommence. S’il me reste un

soupçon de lucidité, je sais parfaitement où cela me

mène, mais c’est déjà trop tard. En une seconde,

la raison a fait place à l’émoi. Eternellement fleur bleue,

je rêve d’une relation amoureuse qui n’existe pas.

J’ai déjà laissé mon numéro au dos des additions

dans les bars, j’ai pris des avions et des trains

pour rejoindre des amants que j’aimais plus que moi,

j’attends un homme qui prendra soin de moi,

mais je n’en laisse aucun s’approcher.

L’idée d’un quotidien à deux m’est vulgaire,

mais l’intimité est mon moteur.

 

J’hésite une seconde à peine, et voilà je lui écris.

Je parle avec cet homme que je ne connais pas.

Mon coeur s’emballe. Je cherche bien.

Je zoome sur la capture d’écran de ma télévision,

je scrute les moindres détails. Il est mon genre. Grand. Doux.

Baraqué. A l’aise. Ce qu’il m’inspire de force tranquille.

Il m’attire follement.

 

Les premiers échanges sont timides mais sous tension.

Chacun de nous deux sait de quoi il retourne,

mais aucun de nous deux n’ose le dire.

 

Et puis, au bout de quelques jours à vivre au rythme de

ses messages, mon enquête s’effondre. Il m’annonce

qu’il a quelqu’un dans sa vie. Mon moral en prend un coup.

 

Je parle (façon de dire, tous nos échanges sont restés écrits)

depuis une semaine avec un homme

que je n’ai jamais vu, que je ne connais pas,

et le fait de le savoir amoureux me porte le coup de grâce.

Nos échanges s’arrêtent quelque temps.

Je me noie dans le travail. Nous ne sommes pas encore à l’arrêt,

je suis sauvée.

 

A 39 ans, Parisienne célibataire et accomplie,

mon agence de communication ne connaît pas la crise,

je marche vite sans croiser le regard des autres,

téléphone vissé à l’oreille, je cours après mes emails,

j’ai la satisfaction du travail bien fait.

Ma vie amoureuse est en désordre, mais je continue

à m’occuper de mes clients plutôt que de moi.

Je le guette devant ma télévision, condamnée

à scotcher, cernée, devant un programme

qui m’est devenu anxiogène.

 

Je le retrouve sur d’autres lieux de reportage.

Il est là, il fait ses duplex, il me parle,

Il me regarde dans les yeux. Je pense à lui tout le temps.

 

Mon corps se remet à parler. Je retrouve des sensations

oubliées. Je sors tout juste d’un parcours aride de PMA

[procréation médicalement assistée] d’un an et demi

au cours duquel j’ai appris que j’étais stérile.

 

D’examens médicaux contraignants en tentatives

d’inséminations ratées, d’espoirs à faire un bébé

toute seule en échecs à répétition, je m’étais oubliée.

Détachée et volontairement éloignée des hommes.

Je n’étais qu’un soldat, appliquée à sa tâche.

Je décide de me confiner ce vendredi 13 mars

au soir. Les protocoles médicaux sont à l’arrêt,

m’obligeant à freiner brusquement, à me mettre en

vacances de ce qui était devenu le combat de ma vie.

 

Il est arrivé à ce moment-là, en même temps que le confinement.

Ou le confinement me l’a amené, je ne sais pas.

Sans m’y attendre, sans le vouloir, j’ai pris une claque en aller retour,

un réveil de désir, une soif d’amusement.

 

A l’issue d’une sieste confinée, nos messages reprennent.

Ils ont pris une autre tournure.

 

Comme si ces derniers jours à s’éviter pudiquement

nous autorisaient maintenant à se le dire sans détour: « je te veux ».

Un échange interminable, qui ne s’arrêtera plus.

Des messages en rafale, des shoots de vie,

le feu dans le ventre, le sourire aux lèvres,

j’ai un moral d’acier et l’insoumise en moi m’encourage à l’idée

de braver toutes les interdictions gouvernementales pour le rencontrer.

 

« De toute façon on va tous mourir. »

 

Je nettoie mon appartement, je lessive les murs,

je change les draps, je sais que, bientôt, il sera là.

Je me fais des masques, je fais des abdos-fessiers,

je me fais belle, je sais que, bientôt, il sera là.

J’ai cru que c’était la distanciation sociale qui nous empêchait

de nous voir. Pas moins d’un mètre.

 

Ça va être compliqué. Je n’envisage même pas

de ne pas l’embrasser sur la bouche au moment même

où je lui ouvrirai ma porte.

J’ai quand même prévu de vérifier sa température.

Il fait de moi une kamikaze droguée aux sensations fortes.

 

Les jours ont passé. Trois semaines de tension sexuelle.

Trois semaines à se raconter nos vies.

Nos envies. Nos corps. J’ai appris beaucoup de lui.

Il a pris toute la place. Et il y en avait à revendre au coeur

de cet isolement. Plus de diversion possible, j’étais

tout à lui, et, à travers lui, j’étais tout à moi.

Sans m’en rendre compte, je me suis attachée. Fort.

 

C’était lundi 6 avril.

Après vingt et un jours à rester chez moi,

mon imaginaire tout tourné vers lui,

sans crier gare, la réalité a repris ses droits.

Son engagement envers sa compagne, peut-être sa peur,

peut-être sa culpabilité, je ne le saurai pas.

Il avait décidé de casser son jouet, c’est-à-dire moi.

Il disparaissait brutalement de ma zone confinée.

Il m’a dit au revoir d’un « Je t’embrasse. Tendrement »

qui m’a fait pleurer.

 

Rien n’avait été tendre jusque-là.

La tendresse en échec et mat.

Je ne suis pas en colère. Je ne peux lui en vouloir de rien.

Je suis tombée amoureuse d’un homme ou d’un mirage.

Je lui dois de m’avoir redonné la conscience de mes désirs et de mes rêves,

au fond de cette épreuve du confinement.

 

Je ne le connais pas, mais je connais par coeur

ses mains qui ne m’auront jamais touchée.

Je l’ai aimé comme il m’a quittée.

 

Entre ces quatre murs que je n’ai plus la force de lessiver,

ma peine est lourde, j’ai pris perpétuité.

 

Propos recueillis par Eric Collier

 

 

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