Simon Leys, pourfendeur clairvoyant de Mao et du maoïsme

Quand, en 1971, paraît sous l’impulsion de René Viénet Les habits neufs du Président Mao chez Champ Libre (*), que dirigent Gérard Guégan et Raphaël Sorin, ce livre-bombe signé « Simon Leys » se voit tout simplement boycotté par la presse française, à l'exception du Nouvel Obs et de dix lignes assassines signées A.B dans Le Monde, placé sous l’influence de deux maoïsants aveugles et redoutables, Alain Bouc et Patrice de Beer (1).   

Quand, en 1971, paraît sous l’impulsion de René Viénet Les habits neufs du Président Mao chez Champ Libre (*), que dirigent Gérard Guégan et Raphaël Sorin, ce livre-bombe signé « Simon Leys » se voit tout simplement boycotté par la presse française, à l'exception du Nouvel Obs et de dix lignes assassines signées A.B dans Le Monde, placé sous l’influence de deux maoïsants aveugles et redoutables, Alain Bouc et Patrice de Beer (1).   

Souvenons-nous camarades : toute l’intelligentsia « révolutionnaire » était alors fascinée par « le Président Mao » et par le Petit Livre rouge. Certains « maos » avaient même fait le voyage.

D’autres grands philosophes, et non des moindres, Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir, s’étaient faits piégés bien avant.

Après un voyage de ceux-ci en 1955, à l’invitation il est vrai du gouvernement chinois, celle-ci avait publié La Longue Marche (2), long témoignage se voulant sans « a priori » bourré d’inepties et de mensonges.

« Aucune démocratie populaire n’a jamais poussé  si loin le libéralisme. (…) En théorie du moins, il n’existe plus aucune restriction de penser. (…) Les intellectuels chinois se trouvent désormais en mesure d’inventer à neuf une idéologie exprimant adéquatement le monde nouveau ».

Plus graves, certaines affirmations sur les condamnations à mort – qui sont « rares » - ou sur les prisons – où « on travaille d’une manière productive » - en disent long sur l’aveuglement de Beauvoir, qui s’en prend à des deux rares intellectuels français ayant vu clairement le devenir réel de la Chine : René Etiemble et David Rousset.

Encore ceci : « On reproche à la Chine un trait qui lui serait particulier : elle incite les citoyens à la délation. Il a bien du pharisaïsme dans cette critique ». Simplement, plusieurs millions de Chinois en mourront. 

Mais le sommet est atteint avec Mao : « L’extrême simplicité de Mao Zedong, la tranquille confiance avec laquelle il va et vient, sans aucune protection policière, l’apparentent, non à Staline, mais à Lénine. Il y a d’assez nombreux portraits de lui en Chine, et on y chante volontiers une ou deux chansons en son honneur : sans aucune doute il est populaire et aimé. Est-ce le lot des seuls tyrans ? »

Dix ans plus tard, c’est la rencontre mythique entre Mao et Malraux. Trois heures selon notre grand écrivain ministre. En fait une petite heure, traduction comprise, comme le démontre preuves à l’appui Jacques Andrieu dans Perspectives chinoises N°37.

Simon Leys, qui mentionne l’article, épingle le grand écrivain dans L’Ange et le Cachalot (3) : « Il en ressort que ce fameux dialogue cosmique de trois heures, qui aurait confronté deux géants de la pensée, s’était réduit en fait à un fort modeste échange de platitudes diplomatiques et routinières (…). A un moment cependant, Mao, qui mijotait la Révolution culturelle, entrouvrit soudain une perspective singulièrement provocante : il évoqua l’état de corruption « révisionniste » dans lequel étaient tombés les milieux intellectuels et culturels, mais il suggéra qu’il serait possible de mobiliser la jeunesse pour purger la Chine de cette pourriture. En quelques mots, il y avait là le programme de la gigantesque explosion qui devait bientôt ébranler la Chine entière. N’importe quel interlocuteur un tant soit peu lucide et informé eût aussitôt saisi au vol cette invitation inespérée à sonder plus avant les desseins du Grand Timonier ; mais naturellement Malraux n’y vit que du feu, et Mao, avec une exaspération qu’il ne se donnait plus la peine de dissimuler, abrégea ce bavardage oiseux ».

Puis  vient donc la déferlante de la « Révolution culturelle ».

« Le fond de l’air est rouge » disait-on.

L’imposture chinoise, soutenue par de grands intellectuels, de grandes « consciences » et de nombreux politiciens qui se bousculent au portillon (de Mitterrand à Peyrefitte), fonctionne à l’échelle de la planète.

Les uns retiennent les leçons de stratégie de la « guerre révolutionnaire » ; les autres mettent l’accent sur le potentiel paysan ; d’autres encore sont séduits par le jusqu’au boutisme maoïste incarné par son fameux slogan « on a raison de se révolter », sa volonté de lutter encore et toujours contre la bureaucratie et d’établir une société égalitaire et idéale. Vision idyllique donnée non seulement par la propagande maoïste, mais aussi par ses zélés petits télégraphistes, de Simone de Beauvoir à Maria-Antonietta Macchiochi (4), en passant par Han Suyin et Philippe Sollers…

C’est l’époque de la Gauche Prolétarienne (GP), de l’Union des jeunesses communistes marxistes-léninistes (PCMLF) et autres mouvements européens, du « Nous voulons tout, tout de suite » lancés par les maos italiens mais aussi des « maos-Spontex » et du mouvement Vive la Révolution !

Sous les apparences d’une révolution exemplaire se cachent en Chine la face noire du maoïsme et la vérité tragique des faits, que personne, ou presque ne veut voir.

Après René Etiemble et David Rousset – il faut relire certaines pages de Socialisme ou Barbarie – le flambeau hyper minoritaire de la critique est relevé dès 1967 par les situationnistes dans « Le point d’explosion de l’idéologie en Chine », signé par René Viénet (5). Comment ne pas citer ici un extrait de ce texte lumineux ?

« Les plus stupides (des débris gauchistes des pays occidentaux, toujours volontaires pour être dupes de toutes les propagandes à relents sous-léninistes) ont cru qu’il y aurait quelque chose de « culturel » où la presse maoïste leur a joué le mauvais tour d’avouer que c’était « depuis le début une lutte pour le pouvoir ». (…) Il est sûr que l’effondrement des politiques successives de la bureaucratie est la cause de l’acuité extrême du conflit. L’échec de la politique dite du Grand Bond en avant – principalement du faite de la résistance de la paysannerie – non seulement a fermé la perspective d’un décollage ultravolontariste de la production industrielle, mais encore a forcément entraîné une désorganisation désastreuse, sensibles plusieurs années (…). Quand la tendance de Mao a commencé son offensive publique contre le spotitions solides de ses adversaires, en faisant marcher les étudiants et les enfants des écoles embrigadés, elle ne visait dans l’immédiat aucune sorte de refonte « culturelle » ou « civilisatrice » des masses de travailleurs, déjà serrées au plus fort degré dans le carcan idéologique dans la rue, au service de cette tendance, l’idéologie du régime, qui est, par définition, maoïste ».

1967 : c’est très précisément cette année-là que Simon Leys commence à rédiger une chronique de la Révolution culturelle, qui sévit en Chine depuis un an, chronique qu’il poursuivra jusqu’en octobre 1969 et deviendra, en 1971 Les habits neufs du Président Mao. ( « Mais Papa, l’Empereur est tout nu », s’cria l’enfant. Hans-Christian Andersen Les Habits neufs de l’Empereur.)

Précisons ici que Viénet et Leys, à la différence de leurs courageux devanciers, lisent le chinois et peuvent éplucher toute la presse chinoise, qu'elle soit officielle, officieuse ou underground. Simon Leys, conscient de l'importance de ce travail, en a d'ailleurs dressé la liste à la fin des habits neufs. 

Un livre-bombe, malheureusement ignoré et passé sous silence. Seules quelques voix s’élèvent pour souligner la pertinence de l’analyse démontrant par a + b la seconde grande tragédie du régime maoïste.

Une de ces voix : celle de Jean-François Revel, qui préfacera plus tard les trois œuvres majeures que sont Les habits neufs du Président Mao, Ombres chinoises et Images brisées (6).

La première tragédie se nomme « Grand Bond en avant ». On sait aujourd’hui que cette « grande famine » provoquera la mort de 36 à 40 millions de morts. La « Révolution culturelle » sera à l’origine d’une centaine de millions de victimes : assassinats, suicides, mais aussi invalides, déportés et autres vies cassées, familles séparées, études et carrières brisées…

Non seulement Simon Leys décrit, avec une précision effroyable, la grande manipulation maoïste, grâce aux nombreuses sources auxquelles ce grand sinologue a accès à Hong-Kong, - qui tient à préciser ( Essais sur la Chine, p 228) « Tous les textes cités dans mon livre ont été directement traduits par moi-même » - mais il le fait avec un vrai talent d’écrivain. C’est une « plume ».

Un seul exemple : dans un de ses textes décapants, extraits de L’humeur, l’honneur, l’horreur  (7), dans le chapitre L’art d’interpréter des inscriptions inexistantes écrites à l’encre invisible sure une page blanche, il évoque les obstacles qu’un analyste de la Chine doit franchir : « Il doit interpréter le jargon communiste et traduire en langage ordinaire ces messages codés, cette langue hérissée de devinettes, symboles, rébus, cryptogrammes, allusions pièges et autres farces et attrapes. Comme ces vieillards sagaces, à la campagne, qui peuvent prédire le temps qu’il fera rien qu’en observant à quelle profondeur creusent les taupes et à quelle hauteur volent les hirondelles, il doit lire les signes annonciateurs des tempêtes et des dégels politiques, et déchiffrer un vaste assortiment de signaux bizarres : ainsi, tantôt le Leader suprême va prendre un bain dans le fleuve Bleu, ou bien, tout à coup, il écrit un nouveau poème, ou il organise un tournoi de ping-pong – pareils événements ont chaque fois des implications cruciales qu’il s’agit de mesurer et de soupeser. Il doit soigneusement noter toutes les célébrations de non-anniversaire ; dans les cérémonies officielles, il doit vérifier la liste des participants et observer l’ordre dans lequel leurs noms apparaissent. Dans les journaux, les dimensions, les caractères d’impression et la couleur des titres, aussi bien que l’emplacement et la composition des photos et des illustrations peuvent fournir des indications d’une importance décisive. Tous ces éléments obéissent, en effet, à des lois complexes aussi strictes et précises que les règles iconographiques qui gouvernent l’emplacement, le vêtement, la couleur et les attributs symboliques des figures d’anges, d’archanges, de patriarches et de saints dans une basilique byzantine ».

Tout Leys est là !

Je ne reviendrai pas sur cette critique acide et talentueuse, richement documentée, qui allait à l’époque contre tous le « main stream » ambiant. Notons d’ailleurs que Gérard Guégan et Raphaël Sorin, pour enfoncer le clou, rééditèrent l’ouvrage trois fois, - en 1972, 75, 77- avant que Gérard Lebovici ne poursuive ce qui s’apparentait encore à un combat contre la bêtise, la mauvaise foi et la cécité.

Depuis lors, le talent de Simon Leys s’est exercé avec bonheur dans bien d’autres domaines que la Chine.

Personnellement, sa disparition m’attriste d’autant plus que j’aurais beaucoup, beaucoup aimé réentendre sa voix cinquante ans après l’éclatement de la « Révolution culturelle ». (Lui-même tenait beaucoup à ces guillemets). Une voix douce, teintée d’un délicieux accent belge.

Nous nous connaissions depuis 1964.

Comme chacun sait, Simon Leys est un pseudonyme, « Leys » étant le patronyme du héros du roman René Leys écrit par Victor Segalen, , auquel il a d’ailleurs consacré un essai remarquable, L’ « exotisme » de Segalen (8).

Il se nommait Pierre Ryckmans et enseignait le français à l’Alliance Française de Hong-Kong dont mon père, Roger Hudelot, était le directeur.

Je me souviens d’un jeune homme maigre et barbichu, portant chemise de nylon blanche flottant sur son pantalon, sandales de cuir et lunettes d’intello.

Je me souviens aussi que mon père, qui appréciait tant son érudition et sa politesse, le grondait régulièrement car il lui arrivait parfois de débarquer  en retard dans les locaux de l’Alliance, qui donnaient sur Des Vœux Road, à Central.

Notre seconde rencontre date des années 74-78, dans l’un des studios de France-Culture.

En 1974, j’avais déjà réussi à convaincre Yves Jaigu, directeur de la chaîne, de consacrer un « après-midi » à l’ouvrage Révo.cul.dans.la.Chin.pop publié par René Viénet et sa bande en 10/18, sous la houlette de Christian Bourgois. (Seul le titre de l’émission avait posé problème. Pensez donc : prononcer un tel intitulé sur les ondes de France-Culture…)

Dans la foulée, j’ai proposé le nom de Simon Leys et effectué un premier très long entretien pour l’émission phare de l’époque, L’invité du lundi, puis un second.

De larges extraits de ces deux émissions ont été rediffusées l’été dernier par un producteur indélicat qui a réussi le tour de force de rendre un hommage ô combien mérité à ce grand pourfendeur….sans nommer une seul fois en ouverture ou à la fin de l’émission le producteur et intervieweur que j’étais, passons. (9)

J’espère d’ailleurs que France-Culture rediffusera bientôt ces deux émissions dans leur intégralité.

Simon Leys évoque non seulement le maoïsme, la révolution culturelle, la « bande des cinq » car il estimait à juste titre que Mao appartenait à ce funeste clan, mais aussi son amour immense d’un pays dont il connaissait l’histoire, la littérature, les arts comme personne.

Un seul autre sinologue de cette envergure, de cette ouverture, de cette culture, peut lui être comparé : c’est Jacques Pimpaneau, qui fut, pour beaucoup d’entre nous un maître, et partageait avec Ryckmans ce regard critique et lucide sur la Chine.

Ce dernier y débarqua très jeune – il avait, de mémoire, dix-neuf ans – lors d’un bref séjour avec d’autres étudiants belges au cours duquel ils rencontrèrent le Premier Ministre Zhou Enlaï. C’est ainsi que sa vie a basculé.

Les scoop médiatique qui fit sensation un peu plus tard, en 1983, c’est le face à face avec Maria-Antonietta Macchiochi chez Bernard Pivot, dans un Apostrophes d’anthologie (10). Ecrasant, magistral. France-Inter vient d’en rediffuser un court extrait au 13h. J’entends encore le rire gourmand de Pivot…

A vrai dire, Pierre Ryckmans, immense lettré auquel on doit par exemple la traduction de l’ouvrage culte du peintre Shi Tao, três tôt publié par les éditions Hermann, (11), petit livre allant curieusement de pair avec Eloge de l’ombre de Tanizaki,  Ryckmans était un grand timide. Sa courtoisie était légendaire.

Pour revenir aux années 1970, je crois me souvenir qu’il avait alors, muni d’un bagage universitaire très conséquent, espéré obtenir un poste dans une université française. Ce qui lui fut refusé, tant l’influence des « maos » et sympathisants était grande. D’où son installation dans cette lointaine Australie où il a vécu depuis et où il vient de mourir.

Déjà, en 1964, Pierre Ryckmans était marié à une jeune Chinoise tout aussi discrête et aimable que lui. Elle se nomme Hanfang. Le livre « Essais sur la Chine » de la collection Bouquins, si précieux, lui est dédié.

Comme ce modeste hommage à un immense démystificateur à qui je dois d’avoir, littéralement,  changé ma vie (12).

(*) J'ai oublié de signaler que l'image culte de la couverture était celle  du "Président Mao avec son grand manteau", image prise par Madame Hou Bo sur la plage de Beidaihe, lieu de villégiature de la nomemklatura chinoise, en 1954. Hou Bo fut "la" photographe officielle de Mao Zedong de 1949 à 1962 avant d'être évincée par Jiang Qing et de passer trois ans dans un laogaï.

PS. Je découvre à l'instant que l'ami Pierre Haski vient de rédiger un texte intitulé  Mort de Simon Leys, pourfendeur des intellectuels maoïstes français, fort bien tourné et juste. Je crois cependant que S.L avait d'abord et surtout voulu pourfendre Mao et tout ce qu'il incarnait. Qu'il ait éreinté - avec quelle verve! - les intellos maos français n'était, de mon point de vue, qu'un effet colatéral au demeurant réjouissant, tant la superbe de ceux-ci était méprisante. Il me revient un souvenir: lors d'un Salon de Mai, grand rendez-vous annuel de l'art contemporain, la bande à Tel Quel, au sein de laquelle sévissait l'artiste Louis Cane, vieille connaissance, avait choisi, au lieu d'exposer des peintures ou des sculptures, de présenter sur une très longue table à traiteaux, alignés comme à la parade, des dizaines d'exemplaires de "De la Chine", de l'innénarable Maria-Antonietta...J'ai osé dire à ce vieux ami tout le mal que je pensais de cet ouvrage inepte....avant de me faire agonir par "Loulou" et ses potes de l'époque... 

PPS. L'article de Philippe Lançon dans Libé de ce jour (12 août 2014) intitulé "Leys, mort d'un bookmaker chinois" (bon, je ne vais pas vous dire à quel film il est fait allusion tout de même, au risque sinon de me faire encore taxer de nombrilisme!) qui met l'accent à juste titre sur les immenses qualités littéraires de celui-ci enrichit notre vision. Il cite le dernier écrit de celui-ci, Studio de l'inutilité (Flammarion 2012) et rappelle aussi que le 11 décembre 1974, lors de la parution d'Ombres chinoises (d'abord en 10/18), "Libération, alors maoïste, n'en rend compte qu'en citant ces lignes de l'avant-proposn sans commentaire, dans la rubrique "A livre ouvert": "je n'ai nullement l'intention de mettre en question les accomplissements du régime mao-liuiste (la politique de Liu Shaoqi se trouve à nouveau appliquée dans tous les domaines) qui, mêm si elles n'ont pas toujours le caractère révolutionnaire que lui prêtent ses thuréféraires occidentaux, n'en sont pas moins considérables dans bien des domaines...Mon petit livre, loin de nourrir l'impudent ambition de rivaliser avec ces écrits...voudrait simplement leur servir de modeste complément..." 

La suite indique que ces phrases, ironiques, ne sont destinées qu'à parodier le style des suppôts du maoïsme, que l'auteur va ridiculiser. Mais le journal n'en dit rien." Fin de citation.

Je note que nos deux grands quotidiens, Libé et Le Monde, reviennent sur leurs propres errements à l'époque sur la question maoïste, que celle-ci soit chinoise - ici donc à propos de Simon Leys - ou cambodgienne ( voir ma note 1).

PPS. Je prends connaissance à l'instant de la nécro du Monde signée François Bougon. Classique. Ironie du sort, la mort de Robin Williams, plus "vendeuse", fait que celle de Simon Leys passe quelque peu à la trappe. Je relève ce passage: Dans la colonie britannique, il épluche, de 1967 à 1969, la presse chinoise pour la représentation belge afin de compléter son salaire d'enseignant et nourrir sa famille – son épouse est chinoise. A l'invitation du sinologue et éditeur René Viénet, proche de la mouvance situationniste, il rassemble ses observations sur la Révolution culturelle. " Une chose est certaine : sans lui, je n'aurais sans doute jamais rien publié – on pourrait dire assez littéralement que c'est Viénet qui m'a inventé ", écrit-il en 2003."

Contrairement à ce que j'ai écrit hier, Le Monde, comme Libé, fait amende honorable avec un article de Thomas Wieder.

LE TEXTE CI-DESSOUS, rédigé le 13.8 après midi, REPOND EN QUELQUE SORTE A L'AVALANCHE DE COMMENTAIRES QUI SUIVENT:

Chers Amis inconnus - j'en ai croisé quelques uns - et Chers Ennemis - quelle surprise, n'appartenant pas à ce qui semble être une petite communauté quelque peu teigneuse, mais je ne veux surtout pas evennimer encore plus ce  fil - après cette avalanche de commentaires, réactions épidermiques et souvent foutraques, parfois bienvenues et enrichissantes, Bouddha merci, quelques fois drôles, je voulais vous dire ceci: 

en rédigeant ce billet juste après qu'un ami chinois de HK m'ait appris la mort de Simon Leys, rédaction qui se fit non sans émotion tant celui-ci nous a marqué (je pense à Jean-Philippe Béjà, qui vient de publier sur MP un billet remarquable, JPB étant justement un de nos meilleurs sinologues, je pense à toutes celles et tous ceux dont la vie a changé, a basculé pour reprendre l'expression je crois de Jean-Philippe après la lecture des Habits neufs et d'Ombres chinoises, je n'avais qu'un seul objectif: rendre hommage au "dernier sinologue" (JFB dans Le Monde daté de ce jour) mais aussi inscrire son travail sur la Chine contemporaine (sans mesestimer ses autres publications (1)) dans le contexte des années 50-70.

Relisant ces dernières heures, pour France-Culture, le tout début des Habits neufs, j'admirais à nouveau la justesse du propos sur le déclenchement de la "Révolution culturelle" - S.L le dit dès la première page: c'est la seule volonté chez Mao de reprendre le pouvoir qui le pousse à se lancer dans cette folie - , j'admirais son style et le fait que ces lignes n'avaient pas pris une ride, comme le disait à l'instant son biographe Philippe Paquet, sur F.Culture. 

Ce que Simon Leys nous a appris, c'est à fouiller l'histoire à partir de toutes les sources disponibles pour que la vérité surgisse. "La vérité", c'était son but.Foin d'idéologie.

Il est vrai, comme il le reconnait dans l'un des entretiens que j'eus avec lui en 1977, qu'il fit partie un temps, en 1955-57, de ces jeunes gens enthousiastes car la Chine semblait enthousiasmante...

Mais très vite, chacun sait que Mao et sa clique ont durci leur ligne politique, laquelle déjà n'avait pas été tendre avec les "classes noires", et ce dès 1951-52.

Et très vite aussi, S.L a commencé à se plonger dans cette masse d'informations, à Taiwan d'abord, à HK surtout. 

En cela, sa démarche était à la fois différente de ses premiers devanciers, que je renomme ici pour éviter toute confusion: René Etiemble, autre Grand Lucide, David Rousset et quelques autres -, différente aussi de celle de René Viénet et des situationnistes même si S.L dit que celui-ci l'a "inventé". "Inventé" en ce sens que Pierre Ryckmans n'envisageait absolument pas de publier ses recherches. Chapeau à René Vienet qui dirigeait à l'époque la Bibliothèque Asiatique chez Champ Libre.  

Cette différence tenait dans le fait que S.L refuse implicitement de se placer sur le plan de l'idéologie. Son seul moteur, c'est l'indignation. Et cette vérité qu'il va quérir sans relâche dans des centaines de journaux, revues, publications, en écoutant et en décryptant les radios provinciales, en obtenant des textes qui circulaient sous le manteau.

Encore fallait-il être capable d'interpréter ces éléments, d'en faire la synthèse. Me frappe, relisant ces pages, la précision et la qualité des infos qu'ils livre sur le Grand Bond en avant, lors même que celles-ci ne seront corroborées que vingt après, par Jasper Becker tout d'abord, puis par Yang Jisheng dans Stèles, comme le rappelait ici même Patrice Daniel. 

Mais voilà que je remonte sur mes grands chevaux...

(1) Je n'ai pas tout lu de S.L mais Les propos du moine citrouille-amère n'est jamais très loin. Ce traité magnifiquement traduit par Pierre Ryckmans, dont celui-ci fit sa thèse, d'un modernité étonnante, écrit par un des plus grands peintres chinois auquel François Cheng a rendu un vibrant hommage, a influencé certains des plus grands artistes français. Ce fut longtemps, et peut-être encore, le livre de chevet de Pierre Soulages, par exemple et quelques autres. 

Autrement dit, si personnellement j'avais à faire la critique de mon propre billet (!!!), celle-ci porterait sur le fait que j'ai réduit quelque peu l'oeuvre de S.L à sa part la plus battante, concernant ce pays qu'il aimait tant. Or il suffit de l'écouter évoquer sa visite à Hangzhou pour voir l'oeuvre d'un autre très grand artiste, qu'il compare à Picasso et à Matisse, Huang Pinghong: http://www.franceculture.fr/emission-grande-traversee-l-ombre-de-mao-archives-hommage-a-simon-leys-2013-08-30 pour comprendre toute la profondeur de la culture de ce grand lettré. 

Bon. Disons qu'avec l'article de François Bougon (Le Monde), un peu trop "nécro" et le texte attenant de Wieder, celui de Philippe Lançon dans Libé, qui pallie ma propre faiblesse, et surtout celui de J.P Béjà dans ces colonnes - en attendant la biographie de Philippe Paquet - j'espère que nous aurons rendu l'hommage qu'il mérite à l'un des "derniers sinologues". (Reprenant et modifiant la formule de JPB, je pense ici notamment à Jacques Pimpaneau. Les aficionados de la vraie Chine comprendront).

A bientôt pour d'autres billets...

PS. Un jeune ami chinois francophone, qui a lu mon billet, me dit que le website "Histoire" (Lishi j'imagine) rend hommage à Simon Leys en le comparant à Don Quichotte, une comparaison que celui-ci aurait apprécié. 

 

 

                                                                        ***

 

(1)  Cf l'article de Thomas Wieder dans le Monde daté du 13.08.2014.

Cf aussi l’article  récent, édifiant, de Raphaëlle Bacqué in Le Monde : http://abonnes.lemonde.fr/festival/article/2014/07/24/le-jour-ou-le-monde-salue-l-arrivee-des-khmers-rouges_4461932_4415198.html

 Pierre Ryckmans / Simon Leys: « Le Monde m'accusa de répandre des mensonges fabriqués par la CIA » 

 (2)  La Longue Marche, Gallimard, Paris, 1957. Si je donne tant d'importance à ce livre hagiographique, c'est qu'il explique pour une part la formidable entreprise de mystification, nous dirions aujourd'hui d'enfumage, mise au point par un régime passé maître dans l'art de la propagande...(Voir à ce propos notre propre livre, Le Mao, co-signé avec le photographe Guy Gallice, Le Rouergue, 2009). 

 (3)  L’Ange et le Cachalot, Seuil, Paris, 1998.

 (4)  De La Chine, Seuil, Paris, 1971

(5)  Internationale Situationniste, (12 numéros), Librairie Arhème Fayard, Paris.

(6)  Préface écrite à l’origine pour la réédition d’Ombres Chinoises, Paris, Robert Laffont, 1978.

(7)  In L’humeur, l’honneur, l’horreur, Essais sur la culture et la politique chinoises, Editions Robert Laffont, Paris, 1991.

(8)  In L’humeur, l’honneur, l’horreur, Essais sur la culture et la politique chinoises, Editions Robert Laffont, Paris, 1991.

(9)  http://www.franceculture.fr/emission-grande-traversee-l-ombre-de-mao-archives-hommage-a-simon-leys-2013-08-30

Quel culot tout de même : s’approprier les deux seules grandes émissions jamais consacrées à Simon Leys, titrer « Hommage à Simon Leys », les signer avec « chapeau » plein d’émotions, de trémolos, et les diffuser…

(10) http://www.ina.fr/video/CPB83052216/les-intellectuels-face-a-l-histoire-du-communisme-video.html

(11) Les Propos sur la peinture du moine Citrouille-amère (traduction et commentaire sous le nom de Pierre Ryckmans), IBHEC Bruxelles 1970, Hermann, 1984

(12) Ma reconnaissance et ma dette sont  telles que je lui ai dédicacé mes deux derniers livres: Mao, la vie, la légende (Larousse, 2001), "A la mémoire du docteur Li Zhisui. En hommage à Simon Leys et Jasper Becker" (auteur de "La Grande famine de Mao"), puis, en 2012, MAO, Horizons Editions, Londres: "In tribute to Simon Leys who opened our eyes to Mao's China". 

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