Les pieds bénis de Kaliamman

Les pieds bénis de la maîtresse de cérémonie? © Claude Hudelot Les pieds bénis de la maîtresse de cérémonie? © Claude Hudelot
Il avance entre les tables avec son grand sac jaune,

jaune comme la petite mouche qu’il a placée entre

ses deux sourcils broussailleux. Immuable parcours

et tenue correcte de rigueur. Chemise immaculée,

moustache chenue et taillée.

 

A ses clients, il dit juste un mot ou deux, écoute

leur demande avant de leur tendre un ou deux petits

paquets de cartes de tombola à gratter.

 

Chacun lui tend un billet vert ou orange selon la mise.

D’autres échanges leur gain de la semaine dernière contre

quelques de nouvelles cartes. Car aujourd’hui, c’est samedi,

jour du grand jeu et peut-être du grand soir.

Celui auquel les vieux chinois de l’île veulent croire.

 

Notre homme, avec sa peau sombre, détonne parmi la

vingtaine des fils de célestes nés le plus souvent

sur la petite île de Pangkor, à quelques encablures

de la terre mère de Malaisie.

 

Leurs ancêtres, leurs parents sont venus du Fujian, de Xiamen, de la région de Canton. A deux cent mètres, se dresse un bâtiment décati sur le fronton duquel est inscrit, en chinois et en anglais, « Hokien Association », cette diaspora.

Tel un drapeau fiché là, un minuscule temple rouge et doré. Quelques bâtons d’encens embaument l’atmosphère. Au fond de l’antre, quatre dieux noircis par la fumée. Et huit figurines pour ouvrir le bal. Huit, synonyme de la chance et du bonheur.

Le temple donc. Lequel vous dit clairement : vous êtes en terre de Chine. D’une Chine. De toutes les Chines.

Le carrefour mène au ferry. Plusieurs restos et cafés pour « locaux ».

J’ai opté sans hésitation pour la terrasse du plus fréquenté d’entre eux. Tablées d’anciens se régalant de bon matin.  Le café ne porte même pas de nom. En face, le grand magasin Xin Xin lu, tenu par la sœur de Jasmine.

Le vieux monsieur tamoul me salue. De son regard émane une vraie amabilité Lui aussi est né sur l’île. Ses parents étaient originaires du sud de Chennaï, que l’on nommait jadis Madras.

Chaque matin, je viens ici gouter deux « pillow bread» deux petits pains ourrés de beurre de cacahuète, à peine sortis de l’étuve où ils sont rangés. Je les achète dans la petite épicerie en face.

C’est la tradition ici : la plupart des clients voient leurs petit-déjeuner arriver sur leur table comme par miracle, portés par des serveuses venues des ruelles adjacentes ou bien par un conducteur de scooter acrobate tenant dans sa main gauche un plateau couvert de petits plats, tout en causant avec ses amis avant même de s’arrêter.

Ces chinois de souche parlent tous le mandarin avec un accent à couper au couteau, mais nous nous comprenons. Les gamines et les gamins aussi. Le chinois est enseigné à l’école.

Chez les tamouls, c’est différent. Chaque jeudi, les enfants de l’île se réunissent dans le temple hindou de l’île, le Sri Pathira Kaliamman posé au bord de l’eau, dans la « capitale », Pinang besar. (Le grand Penang).

Un vieux maître leur enseigne non seulement la langue tamil, en leur lisant des textes courts, en chantonant parfois et en insistant me confie-t-il sur la morale qui va avec. « La morale c’est important ».

De temps en temps, les gamines les plus âgées et les plus studieuses font office de répétitrices.

Moyenne d’âge : dix ans. Parmi les filles, plusieurs vraies beautés. La plupart portent une mouche, le haut front marqué de blanc où se lit la trace horizontale des doigts. Toutes et tous me salueront avec respect, mains jointes devant le coeur, à la demande du maître.

Le fengshui du temple semble parfaitement ordonnancé : orientation, - il est construit face à la mer -, avec une très grande esplanade de carreaux rouges, ce vide propice au qi (le souffle) ; sa taille, ses proportions, ses décorations, ses moulures, et surtout ses dieux où la déesse Bhadrakali figure en bonne place.

A quelques encablures, vers le sud, a été récemment construite la grande « mosquée flottante ». Une réussite. Un défi aux autres édifices religieux ?

Nous sommes vendredi. Jumat et donc Jumatan,

J’y retournerai à l’heure de la prière de midi sans franchir le seuil de celle-ci, à moins qu’un imam miséricordieux ne me prête cette sorte de sarong que l’on passe par les pieds d’abord.

Autour de la coupole d’un bleu profond, court une surate étincelante. Les couleurs du haut minaret se déclinent entre plusieurs variantes de jaune. Près de là, un ensemble de HLM. Sur la route, une ruine, la Kota Belanda, maigres restes d’un fort hollandais. Un vieux canon.

Au fond d’un vallon, se tient le troisième lieu sacré majeur de l’île, temple œcuménique, à la fois confucéen et taoïste où s’est même glissée une déité hindoue. Et pour faire bonne mesure, tout en haut d’une centaine de marches, domine un temple bouddhiste. Pour y accéder, vous longerez…la Grande Muraille ! Une jolie évocation liant les deux temples.

Encore quelques mètres et vous voici face un rocher géant, d’une douzaine de mètres au au moins, sur le lequel fut inscrit en 1994 par un certain Wang Li le caractère 缘, yuan, substantif que l’on pourrait traduire par « la «compatibilité des deux êtres selon leur karma, qu’il agisse de vies antérieures, du destin actuel ou à venir entre les êtres humains mais aussi entre hommes et animaux, hommes et choses, voire entre l’Homme et la Nature. » Ouf.

Pour mieux être compris, il faut ajouter fen : 缘分,yuan fen. Un ami sinologue traduit plus simplement ce beau caractère par « affinité » et précise-t-il « étymologiquement le fil qui brode un tissu. »

Pas étonnant que Tan, l’homme à tout faire de la petite homestay où je séjourne ait eu du mal à me traduire le mot.

Mon lieu de séjour, trouvé grâce à Airbnb, se nomme la Fishing house.

Le sieur Tang, un des riches chinois de l’île, eut l’idée originale d’utiliser une des nombreuses jetées – jeti, terme passé dans le bahasa local – de Pangkor pour y construire une douzaine de petites chambres au-dessus de l’eau.

La jetée elle-même se prolonge encore de quelques dizaines de mètres jusqu’à une grande nasse où Ayu, sa fidèle adjointe, nourrit des poissons de taille respectable. Garupa, snapper et des « poissons jaunes » qui semblent particulièrement appréciés. Malheureusement, la fishing house ne fait pas resto.

Au bord de la chambrette – A.C tout de même et douche / w.c – un minuscule balcon pour prendre le frais et voir le soleil levant.

Une journée particulière. J’apprécie surtout, le matin, de m’asseoir dans la salle commune ouverte à tous vents ou de grimper sur la terrasse où sèchent de grands draps blancs – souvenir de Sophia Loren et de Marcello Mastroianni - pour y siroter mon premier thé, en observant les marins sur leur barge et ce couple de calaos à bec jaune et fourchu qu’Ayu et Tan nourrissent à 8h pétantes. L’oiseau de Pangkor.

Ayu, grande, la cinquantaine, beau visage sombre, toujours très couverte en bonne musulmane qu’elle est ; Tan le Chinois, vieux T-shirt, sourire édenté, entouré de sa charmante et épouse et de sa mère, trop heureuses de parler mandarin. Pour le ménage et le linge qui sèche tout là-haut, Nisha veille au grain. Originaire de la ville d’Ipoh, sur la terre ferme. Nisha a le visage rond d’une adolescente. On pourrait la prendre pour une balinaise ou une tahitienne. Bref, c’est une Malaise !!!

J’aime Pangkor.

Rien de moins touristique que cette petite île reliée à Lumut par un ferry. Tournés vers la côte, se situent les villages, les temples, les activités économiques. Magasins, banque, restaurants. Deux stations d’essence pour toute l’île, moins grande que Ré et tout aussi escarpée que la Corse. Malheureusement ici, pas de GR.

Près de la première plage, dans un bourg, plusieurs restaurants de fruits de me qui ressemblent à ceux de Hong-Kong, de Macao ou de Canton. Mêmes tables rondes, même service joyeux et rapide, même bruit ! Les serveuses, des gamines de dix-sept, dix-huit ans, courent en riant. Parmi elles, une chinoise haute comme trois pommes qui s’empare vite fait de mon iphone pour y noter le password. Une autre, belle tamoule élancée, s’amuse à crier ses ordres.

Mon resto se nomme Gao Lao. (Haut et vieux). Excellents calamars au gingembre et aux oignons. Demain, ce sera un snapper sur un lit de braises.

Lorsque vous louez un scooter – à une chinoise fort entreprenante, cela va de soi, elle se nomme Jasmine – celle-ci vous met en garde : « N’allez surtout pas au nord, les routes sont épouvantables, dangereuses »…Tu parles !

Nombreuses pancartes en bahasa Malay et en anglais : « Utilisez le frein moteur », « Attention, virage dangereux »…

L’île est couverte d’une jungle d’une densité rare grimpant le long de ses monts. Mais voilà : il est impossible de s’y glisser, et c’est fort dommage. Je m’y aventurerai seulement à trois reprises. Un plaisir quasi secret. Des pancartes recommandent de ne pas y pénétrer. Jangan masuk.

Certains sujets atteignent une bonne cinquantaine de mètres. Jamais vu d’arbres aussi grands, à l’exception de la fameuse Forêt des Géants, en Australie occidentale.

L’un des chemins a été fissuré par le tsunami. Un scooter y passe à peine. J’ai croisé là une famille de macaques, mi apeurés, mi agressifs. Du moins la mère, venue tout près de mon pneu avant. Cris et hurlements des deux bords.

Puis loin, sous une cannopée si touffue que l’on croit y pénétrer de nuit, est passé un lézard d’un bon mètre cinquante. Ayu me dit que c’est monnaie courante, non seulement dans les sous-bois mais à deux pas de la fishing house.

Si c’est l’île des singes, c’est aussi celle des oiseaux. Ils chantent, ils caquettent, jacassent. De grands aigles planent le ciel.

Et c’est l’île de la solitude.

Je me suis réfugié sous un grand ficus, face à l’ilot de où j’irai peut-être déjeuner demain, si la foule n’est pas au rendez-vous. Ayu me dit que s’annonce une des plus grandes fêtes musulmanes de l’année.

Hier, j ai fait le tour de l’ilot, nommé Giam, en kayak. Une petite plage de sable fin commandée par deux rangées de grandes roches claires. Une maison mi abandonnée où l’on sert, le week-end seulement, poissons et crustacés. Je pourrais presque m’y rendre à la nage.

A quoi bon courir ailleurs ? Où trouverai-je cette quiétude, cette bonhommie des gens d’ici, pour reprendre le titre d’une émission de France Culture produite jadis ? Où pourrai-je allègrement mêler mandarin, bahasa malay et anglais ? Où goûterais-je crevettes-coquilles-Saint-Jacques-calamars, à peine saisis ? Où pourrais-je dormir au doux son du clapotis de la mer sous mon vieux corps fourbu ?

Séduit, j’ai décidé de prolonger mon séjour. Bien m’en a pris.

L’autre soir, en rentrant après avoir dégusté mon snapper, j’ai vu de la lumière, beaucoup de lumière au temple hindou. Et une petite foule.

Déchaussé, un dhoti jaune flamboyant vite enroulé au tour de la taille, je me glisse parmi les fidèles, pour la plupart du beau sexe.

Toutes portent des saris splendides, des fleurs piquées dans leur longue chevelure torsadée.

Un prêtre au torse nu, bedonnant, officie devant un micro, une feuille de papier à la main. Il appelle chacune d’entre elles. Celle-ci s’avance, s’agenouille et porte son front jusqu’aux pieds d’une dame corpulente que rien ne distingue a priori de ses coreligionaires. Appelons-là la maîtresse de cérémonie.

Il est une seconde magique, lorsque la récipiendaire touche les pieds de cette dernière. Peut-être, qui sait ? – une allusion aux « pieds bénis de Kaliamman ».

L’autre la relève avec une grâce, une tendresse infinies. Ce geste se répétera ainsi pour la cinquantaine de femmes qui toutes recevront un présent caché sous un vilain sac de plastic.

Entre temps, plusieurs d’entre elles, aidées par les prêtres, ont allumé des chandeliers traditionnels en cuivre. Une vingtaine d’entre eux désignent l’épicentre de la cérémonie.

Toutes vont former un cercle et au son d’une voix divine – un enregistrement –entament une danse chaloupée en avançant dans le sens des aiguilles d’une montre. Et tapent de leurs mains, une fois en dedans, une fois en dehors du cercle.

Plus la danse progresse, plus elles se balancent, rient, s’éclatent. Certaines sont –elles, comme la maîtresse de cérémonie à conter-temps ? Peu importe !

De tous âges – les plus jeunes ont peut-être vingt ans, les plus vieilles la soixantaine - , de toutes corpulences, de toutes beautés.

Leur maquillage, les « mouches » savamment placées sur leur front, leurs boucles d’oreilles, colliers les embellissent encore.

Elles le savent bien-sûr mais ici aucune fierté, aucune vanité car hormis les prêtres, quelques parents et ce  bule incongru, ce qu’elles savourent, c’est ce moment partagé entre elles seules. Une soirée d’autant plus importante à leurs yeux qu’elles sont venues, en ce vendredi 9 août, célébrer leur déesse, celle de ce temple dont l’histoire rejoint de Pangkor.

Je ne résiste pas au plaisir d’une longue citation trouvée sur internet. Elle aussi ornée que le temple !

“Temple Sri Bathira Kaliamman

Le magnifique littoral de Pulau Pangkor recèle un trésor caché, plongé au cœur de ses plages de sable fin. Kaliamman, la forme féroce de Shakti, est en effet un diamant non poli, et protège en outre profondément ses dévots adorants. Comme une mère qui surveille constamment son troupeau d'enfants, elle veille au bien-être des résidents de Pangkor et les guide, les protège et les nourrit. Niché sur les plages de Pangkor, le temple est un phare de la spiritualité. Le passé du temple Kaliamman indique que les pêcheurs indiens ont construit un sanctuaire pour cette déesse il y a 150 ans, afin de la protéger des vagues turbulentes, imprévisibles et mortelles de la mer. Ils avaient installé un «trisulam» (trident) et avaient allumé du camphre, des lampes à la chaux et des offrandes de fleurs avant de se rendre à la mer. Après une bonne prise, il y avait généralement un sacrifice animal, qui n'est plus pratiqué. Plus tard, le sanctuaire a été rénové et les fidèles ont installé une statue de Kaliamman en granit, sous un arbre à neem. Dans les premiers temps du temple, il se trouvait à proximité de la plage, à tel point que pendant la période de la nouvelle lune et celle de Pournami (la pleine lune), la mer montait sur le sable soyeux de la plage, atteignant juste les pieds bénis de Kaliamman.”

Deux informations encore: la déesse, dont la sculpture est enfouie au coeur du temple, seulement visible pour le commun des mortels…sur deux écrans de télévision, se nomme à vrai dire Badhakali. C’est vers elle que toutes les offrandes vont, fruits, fleurs, argent par l’intercession des deux prêtres officiants. Avant ce dépôt et plusieurs gestes, parmi lesquels la “proposition” d’une flamme sur plateau, plusieurs gestes de purification, un produit comestible offert aux enfants, le prêtre récitera une longue prière qui sonne comme un sermon. Voix gutturales. Puis il pénétrera avec les offrandes dans le saints des saints, filmés par une caméra fixe. Fini le Grand Mystère. Tout est à vue désormais, mêmes les dieux.

Au temple de Sitiawan, sur la terre ferme, j’apprendrai que cette cérémonie dansée se nomme Varalaksmipooge (orth?). Celle-ci va durer une dizaine de minutes. Avec une reprise, comme dans le “What I say?” de Ray Charles.

L’exubérance est à son comble. Les yeux, leurs beaux yeux noirs, brillent, tout comme leurs dents. C’est leur jour, leur soirée, leur nuit.

Peu à peu, le cercle se resserre. Certaines de retirent, épuisées. Les dernières frôlent les hauts chandeliers, leurs visages éclairés par les flammes.

Souvent, les filmant de près, je les ai effleurées. Elles me pardonnent, me sourient. Nous sommes aux anges.

De retour à la fishing house, pour clôturer cette journée, je fais la connaissance de toute une tribu de chinois originaires du Fujian. D’autres rires, d’autres accents, une autre langue…

Le plus drôle pour la fin.

Le long de Monkey beach, la bien nommée, les macaques viennent à la nuit tombante, chaparder et semer la pagaille. C’est ainsi que Allison, belle réunionnaise péroxydée qui campe au bord de l’eau a découvert ses vêtements souillés.

Nous avons fait connaissance et pris le thé à l’ombre, en compagnie de Ararat – cela ne s’invente pas – un Arménien dans la force de l’âge, tatoué et sa fidèle compagne, Ella, trois ans, jeune macaque impertinente et addicted à la nicotine. Il faut la voir souffler la fumée de sa cigarette au nez de son voisin. Pas très politiquement correct, je vous l’accorde, mais tellement drôle.

Sacré Ararat, avec lequel nous avons chanté quelques airs du grand Charles, sacrée Ella. Et sacrée Alison.

Ce matin, avant de saluer Ayu, Tan et Nisha et de quitter Pangkor, j’ai pénétré dans le cimetière chinois qui domine les jetées et notre fishing house.

Sur une tombe, sont représentés deux paysages traditionnels chinois sur quatre grands carreaux de céramiques.

Tous deux évoquent la descente d’un rapide sur lequel filent deux sampans. Au fil du temps. Rivière sans retour. River of No Return. Marilyn Monroë et Robert Mitchum. Musique.

 

 

 

 

 

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