Des haies, des champs, des chevaux au loin comme des géants. Un bâtiment en forme de longue grange nommé le Haras du Passage. Le long du chemin menant au petit port de Loix, un panneau discret : « Voltige à cheval ». Le l’autre côté, la silhouette d’un vieux moulin à vent.
Entre la route et le haras, une « carrière » et une piste ronde à ciel ouvert. Personne à l’entour, sinon un homme svelte, frisé, quasi silencieux et un Comtois blond, massif, paisible. Le cheval est nu.
L’homme tient dans sa main droite un violon et son archet. Avec une agilité déconcertante, le voici à crû. La bête n’a ni bronché, ni bougé. Le cavalier émet quelques mots à peine audibles. Il est question d’encouragement. Parfois, il nomme son compagnon : « Pantin ! », parfois il lui donne du « Cheval ! ».
De la main gauche, il tient la crinière de l’animal dont le pelage savamment tondu tire vers un alezan ocre et brille au soleil. L’homme allonge un court temps ses deux jambes tendues à l’horizontale le long de l’encolure, ses pieds frôlant les oreilles de sa monture. Un signal ?
En moins d’un tour de piste, les voilà tous deux au pas, au trop, au galop. Plusieurs tours s’enchaînent avant que le cheval ait trouvé un rythme quasi métronomique et le la cavalier la bonne assise. Parfois l’archet, passé dans la main gauche, vient effleurer l’encolure de Pantin pour le ramener dans l’axe souhaité, au plus près du bord de piste. .
Première évidence : la connivence palpable entre l’homme et son ami. Celle-ci atteint son acmé lorsque Manu Bigarnet, acrobate à cheval, glisse avec grâce à la croupe du Comtois, s’agenouille sur celle-ci, se redresse, avec violon et archet. Temps d’exécution : quatre secondes.
Seconde évidence : du début de l’exercice et jusqu’à son terme, tout prouve que Manu n’exige rien de son partenaire. A peine quelques demandes ou plus précisément des suggestions qui échappent le plus souvent au spectateur car tout, absolument tout, se joue sur les légers déplacements des pieds nus du voltigeur sur le dos du cheval, d’infimes pressions.
Si ce dernier ne laisse rien paraître – aucun faux pas, les sabots frôlent juste parfois le bord de piste, le galop devenant de plus en plus régulier, rendant le spectacle impressionnant car notre Comtois dégage une puissance de cheval de trait – son poids frise les six cent kilos - passent sur le visage et tout le corps de Manu différents états, certaines interrogations masquées en partie par son légendaire sourire et une gestuelle aérienne, de plus en plus inspirée au fil des tours, son corps dansant littéralement lorsqu’il se met à mimer un violoniste entamant un legato. Comment, à cet instant, ne pas se remémorer certaines peintures de Marc Chagall ?
Et comment ne pas admirer l’élégance de l’artiste glissant au sol, avec violon et archet, au ras de Pantin, tandis que celui-ci, avec non moins d’élégance, en termine avec son long galop ?
Rien de plus beau que cet instant dont la magie tient à la force docile et à la nudité de l’un, au sens de l’harmonie, à la volonté inflexible de l’autre d’approcher la perfection en parfaite osmose avec un partenaire qu’il aime et respecte. Rien de plus mémorable que cet art d’un dénuement absolu.
Loix, île de Ré, 11 avril 2017.
PS. Chica et Manu Bigarnet mettent la dernière main à une création en forme de duo entre ce dernier et son fidèle Pantin. Intitulée « Confidence », celle-ci sera donnée en France et en particulier à Loix dès cet été.