IX Yan Pei-Ming, les derniers Mao: le trou noir de l’oubli
Restent deux énigmes.
La première porte sur le fait que seuls en Chine des artistes ont osé réinterpréter, d’une manière qui semble pour le moins critique, moqueuse, distanciée, l’image du Père tutélaire de la nation chinoise, celui qui dit-on, à juste titre, a permis à celle-ci d’être réunifiée.
Mais aussi le vieux tyran démoniaque.
Tout au plus reprend-on la fameuse réflexion de Deng Xiaoping selon laquelle il y aurait “70% de bon et 30% de mauvais” chez celui qui dirigea la Chine pendant près d’un quart de siècle et l’amena au bord du gouffre, après avoir suscité les mouvements les plus irrationnels et les plus meurtriers.
L’absence de démaoïsation – contrairement à la déstalinisation dans l’ex-URSS – entraîna une perte de mémoire, que relève avec justesse le philosophe et sinologue Jean-François Billeter: “Le silence de la Chine touchant à son histoire récente a pour cause première l’interdit jeté par le régime sur tout débat de fond. (…)
Ce qui a manqué, ce sont la discussion, l’interprétation des faits, leur mise en perspective. L’énorme effort qui a été fourni en Europe pour comprendre le stalinisme, le national-socialisme, le fascisme et l’histoire dont ils sont sortis, n’a aucun équivalent (…).
Le jour où un travail comparable sera entrepris en Chine, il butera sur des obstacles plus redoutables qu’ailleurs.
Le premier sera l’établissement des faits.
Si ce réexamen de l’histoire tarde trop, les témoins auront disparu. Dans bien des domaines, il n’y aura plus d’archives pour compenser cette perte.
Des pans entiers de la réalité historique risquent de disparaître dans le trou noir de l’oubli. Le régime a fait ce qui était en son pouvoir pour qu’il en aille ainsi des épisodes les plus noirs de l’histoire. (1).
Saluons donc ici le travail de mémoire de ces artistes, et parmi eux celui de Yan Pei-Ming, qui ne mâche pas ses coups de pinceau pour donner au vieil apparatchik sa vraie dimension, à la fois vivante et diabolique.
A ce propos, on peut légitimement se demander si les assauts de Ming, sa manière somme toute violente ne poussent pas Mao vers ce purgatoire, vers cet enfer où ni les politiciens, ni a fortiori les historiens chinois n’ont voulu le placer.
Probablement. Mais il ne semble pas que l’artiste dijonnais veuille se situer dans un débat politique, même s’il n’est pas dupe: le fait de peindre Mao n’est pas innocent.
Il importerait à ce propos que ses Mao soient un jour montrés à Shanghai et en Chine.
Le temps est-il venu? Rien n’est moins sûr.
Le “Grandiose Timonier, Grandiose Leader, Grandiose Général en chef”, est mort il y a vingt-sept ans (3). Deux générations de Chinois ne l’ont donc pas connu. Mais force est de constater que le tabou demeure.
(1) Jean-François Billeter, Chine trois fois muette, Ed. Allia, 2000, Paris.
(2) En 2013, dix ans après la publication de Yan-Pei-Ming, Fils du Dragon (Editions du Réel) où figurait le texte "Les derniers Mao", aucune des représentations du Grand Timonier peint ou sculpté par Ming n'a à notre connaissance fait l'objet d'une exposition en Chine continentale.
(3) Texte écrit en 2003. Trente-sept ans en 2013.